Dans un rapport de soixante pages, le Sénat revient sur les atouts de la finance islamique et sur le paradoxe français : alors que la finance islamique pourrait s’intégrer sans obstacle majeur dans le paysage bancaire français, alors que la France compte la plus importante communauté musulmane d’Europe, rien n’est fait pour son développement. Le Sénat le déplore.

Nous vous proposons la lecture des pages 7 à 10, conclusions des tables rondes. Pour lire l’intégralité du compte-rendu des interventions, il vous suffit de le télécharger en cliquant sur le lien en bas de cette page.

I. La finance islamique : un développement récent qui nécessite un débat public

La finance islamique a pour objet de développer des services bancaires et des produits financiers compatibles avec les prescriptions de la loi coranique. Le caractère islamique d’un produit financier, ou d’une transaction financière, est établi dès lors que le respect des cinq principes de l’islam financier1 a été vérifié par un conseil de conformité à la Charia.

Née dans les années 70, la finance islamique connaît aujourd’hui un important essor à travers le monde et s’impose de plus en plus comme une concurrente de la finance dite « conventionnelle » :

- le taux de croissance annuel de l’activité bancaire islamique est estimé entre 10 et 15 % ;
- le total des actifs gérés par les banques et les compagnies d’assurance se serait élevé à 500 milliards de dollars fin 2007 ;
- et si l’on tient compte des actifs hors bilan et des fonds conformes à la loi coranique, le marché de la finance islamique représenterait environ 700 milliards de dollars à l’heure actuelle.

Si la finance islamique s’est historiquement développée dans les pays de tradition musulmane, et reste encore aujourd’hui très concentrée dans le Golfe persique et en Asie du Sud-Est, elle s’exporte aux Etats-Unis et en Europe suite à la très forte augmentation du prix du pétrole ces dernières années. En effet, l’excès de liquidités en provenance des monarchies du Golfe a, en partie, afflué vers les grandes places financières mondiales, suscitant ainsi un intérêt croissant pour ce système économique basé sur le Coran et la Sunna.

En Europe, le Royaume Uni fait figure de pionnier avec l’adoption rapide de mesures juridiques et économiques destinées à favoriser l’émergence de la finance islamique, que ce soit en renforçant l’attractivité de sa place financière ou en proposant une offre de services adaptée aux particuliers (ouverture de la première banque islamique en Europe en 2004). De même, en Allemagne, la prise en compte de ce marché est effective comme le démontrent les initiatives prises sur le marché des « sukuks » (produit obligataire islamique) ou du « takaful » (assurance).

Prenant pleinement conscience de ces phénomènes au cours de son voyage d’études au Moyen Orient en 20071 et lors de sa participation à la mission d’information commune sur les centres de décision2, votre commission a jugé utile d’approfondir le débat sur la possibilité de développer ce marché en France. Dans cette perspective, elle se félicite, notamment, que ce sujet soit devenu une des priorités du Haut comité de place installé en 2007 par Mme Christine Lagarde, ministre de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, afin de renforcer l’attractivité de la place financière de Paris.

II. les principaux enseignements à tirer des tables rondes du 14 mai 2008

Ces tables rondes ont permis de souligner la situation paradoxale de la France vis-à-vis de la finance islamique : l’existence d’une certaine inertie nationale alors même que le développement de la finance islamique ne se heurterait à aucun obstacle dirimant et bénéficierait de deux atouts majeurs.

A. Le constat d’une certaine inertie nationale

Les différentes interventions ont, notamment, permis de souligner une certaine inertie nationale s’agissant du développement de la finance islamique sur le territoire national. En dépit d’une attention, au demeurant récente, des pouvoirs publics sur cette question, les professionnels concernés n’apparaissent pas aussi « pro-actifs » que leurs homologues d’outre-manche, que ce soit dans le développement de la banque d’investissement, de financement ou de détail. Ainsi, si l’on constate que la plupart des groupes bancaires français ont ouvert des filiales spécialisées sur le créneau de la finance islamique au Moyen Orient afin de profiter de cette source de liquidités, leur activité sur le territoire national dans ce domaine est plus que balbutiante. Votre commission note toutefois une initiative intéressante et récente sur l’île de la Réunion, dont il conviendra à moyen terme de faire le bilan.

Cet attentisme apparaît paradoxal dans la mesure où le développement de la finance islamique en France ne nécessiterait pas un « bouleversement » du droit positif d’une part, et pourrait s’appuyer sur deux atouts majeurs, à savoir une place financière d’ores et déjà compétitive et la présence d’une communauté musulmane importante, d’autre part.

B. L’absence d’obstacles juridiques ou fiscaux dirimants au développement de la finance islamique en France

Les intervenants des deux tables rondes ont estimé qu’il n’existait pas d’obstacles juridiques ou fiscaux rédhibitoires au développement de la finance islamique sur le territoire national. En effet, les différents exposés ont notamment montré :

- d’une part, que le droit positif permettait de créer et de distribuer des produits compatibles avec la loi coranique, comme par exemple la création d’organismes de placement collectif en valeurs mobilières répondant aux critères de la finance islamique ;
- d’autre part, que certains dispositifs juridiques et fiscaux français existants étaient, dans leur mécanisme, proches des principes requis par la finance islamique. A l’issue des tables rondes, il est apparu que la question de la réduction des frottements juridiques et fiscaux pouvait être traitée par des réformes simples, non nécessairement d’ordre législatif. Votre commission se félicite de ces conclusions dans la mesure où l’intervention du législateur, si elle peut s’avérer nécessaire sur certains points ne conditionne pas le développement de la finance islamique : l’adaptation des pratiques et du droit réglementaire sont davantage requis tout comme une mobilisation plus importante des professionnels concernés. Votre commission rappelle toutefois que toute mesure d’adaptation d’ordre fiscal doit être prioritairement présentée lors des différents projets de lois de finance discutées durant l’année afin de garantir une approche d’ensemble de ces questions. Enfin, si elle estime, à l’instar du ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, que toute modification de notre environnement juridique ou fiscal doit se conformer à un principe de neutralité budgétaire et réglementaire, elle regrette que la réflexion présentement engagée soit essentiellement tournée vers le développement de la banque d’investissement et de financement au détriment de la banque de détail.

C. deux atouts majeurs : une place financière compétitive et la présence de la première communauté musulmane en Europe

La réflexion actuelle concernant la prise en compte de la finance islamique en France s’est notamment appuyée sur l’opportunité qui serait ainsi ouverte de renforcer l’attractivité de la place financière de Paris, et plus précisément de bénéficier d’une poche de liquidités dont le volume ne cesse de croître. Le développement de la banque d’investissement et de financement est donc, à ce titre, privilégié.

Si cet axe de réflexion paraît légitime, votre commission a noté, aux termes des exposés de la première table ronde, qu’il conviendrait également d’élargir le débat, et d’envisager le développement de la finance islamique en France au regard de l’importance de la communauté musulmane présente sur le territoire national.

En effet, la France connaît la première communauté musulmane d’Europe avec près de 5,5 millions de personnes contre 2,5 millions en Grande-Bretagne. Si le développement d’une offre de services adaptée aux particuliers nécessite des études de marché approfondies ou une appréciation de la régularité juridique de certains produits (notamment l’ouverture de comptes de dépôt respectant le principe de partage des pertes et des profits), votre commission souligne l’effet intégrateur potentiel que pourrait avoir ce type d’initiative sur un certain nombre de clients.

Pour lire l’intégralité du rapport ou le télécharger, cliquez sur le lien suivant La finance islamique en France : quelles perspectives ?

  1. Interdiction de l’intérêt (pas de « riba »), interdiction de l’incertitude, de la spéculation (pas de « gharar », ni de « maysir »), interdiction d’investir dans des secteurs illicites (pas de « haram »), principe de partage des pertes et des profits, principe « d’asset-backing ». []