Cycle financier & bulles financières : que peut apporter la finance islamique ?

Par Al-Kanz

Finance islamique. L’un des défis majeurs de la finance islamique, où du moins de celui de ses partisans, sera celui de résoudre un paradoxe qui semble être un véritable casse-tête pour les hommes modernes que nous sommes : allier croissance vertigineuse à exemplarité morale.

Ce billet a rédigé par Oumar Seye, membre de l’association Aidimm

Finance islamique. Bulle immobilière, bulle Internet, crise, correction du marché, récession, accalmie, intervention des autorités, reprise économique, surchauffe, bulle, crise… On pourrait être amené à se demander si l’homo economicus n’aurait pas perdu la mémoire au fil des années ! Les mêmes causes produisent les mêmes effets et l’implacable logique des crises se répète. La crise des subprimes est encore trop jeune pour que nous puissions lui faire un procès équitable. Intéressons-nous plutôt à la bulle Internet des années 1995-2000 pour illustrer notre propos.

De la bulle Internet

Au milieu des années 1990, et plus précisément en 1995, les marchés boursiers connaissent une frénésie. L’économie mondiale est florissante, le crédit pas cher, le réseau Internet se vulgarise, l’an 2000 approche et l’investissement dans les nouvelles technologies devient le leitmotiv incontesté pour l’ensemble des acteurs (Etats, entreprises, ménages, etc.). En bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Pendant ce temps-là, sur les marchés financiers, les start-up de la Sillicon Valley s’introduisent en bourse de façon vertigineuse. Les gros opérateurs mondiaux qui interviennent dans le domaine des technologiques, eux, souffrent de boulimie. Entre 1999 et 2000, un opérateur comme France Télécom a dépensé près de 80 milliards € en acquisition de sociétés et droits de licence. A fin juin 2001, l’endettement de l’opérateur français est de 64,9 milliards €, soit un ratio d’endettement de 50,9 % en référence au total bilan.

Dans l’histoire du capitalisme moderne, les grandes avancées techniques, qu’il s’agisse de la machine à vapeur, du train ou de l’électricité, ont toujours entraîné une bulle spéculative. Les inventeurs font rêver les investisseurs, qui salivent devant les rendements promis. Le cas de Netscape en est un exemple frappant. Introduit en bourse en août 1995, son action a vu son passer de 14 $ à 28 $ pour terminer à 75 $ le même jour. De quoi faire perdre aux plus pieux des financiers la fermeté dans la foi !

eBay valorisée 8 600 fois le montant de ses bénéfices annuels

Le modèle économique autour de ce nouveau monde se met en place et l’ex-président de la Réserve fédérale américaine (FED), Alan Greenspan, avertissait souvent contre « l’exubérance irrationnelle des marchés ». Ses détracteurs lui opposaient, de façon ironique, la nécessité de faire fructifier l’excès d’épargne de la génération baby boom… Deux phénomènes (parmi tant d’autres) vont accélérer l’éclatement de cette bulle :
en l’an 2000, l’euro atterrit avec succès dans nos porte-monnaie. Les autorités monétaires européennes mais aussi américaines resserrent les taux d’intérêts pour contenir l’inflation et limiter la surchauffe des économies (le coût de l’argent devient plus cher). L’analyse de plus près des projets proposés par les investisseurs ainsi que la revue de la valorisation des entreprises de ce nouveau monde dévoilent un système spéculatif : une rentabilité des projets plus que hasardeuse et une anticipation de revenus futurs mal calibrée par les marchés financiers (en 1999, eBAY est valorisée 8 600 fois le montant de ses bénéfices annuels !).

Au cours de l’année 2000, les marchés financiers chutent avec leurs lots de conséquences. Le Nasdaq s’effondre et perd les trois quarts de sa valeur : près de 5 000 milliards € sont partie en fumée, l’équivalent de trois fois le produit national brut de la France. Les entreprises réévaluent leur actifs et constatent des dépréciations significatives (- 1 milliard € pour France Télécom, – 3 milliards pour Alcatel, etc.). Endossons maintenant l’habit de l’homo islamicus, remettons-nous dans le contexte de cette époque bénie et portons un regard sur ces évènements.

Concernant l’investissement direct dans les projets

La finance islamique promeut l’investissement dans des actifs tangibles : les investissements doivent être adossés à des actifs réels. Au-delà de ce premier critère discriminant, les financiers musulmans ne dérogent pas à une règle d’or : le banquier n’est pas prêteur mais co-investisseur et donc partenaire du projet financé. Ses revenus correspondront à une quote-part des résultats issus du projet financé.
L’exigence d’un audit approfondi des potentiels projets à financer ainsi que l’accompagnement des entrepreneurs pendant les phases de recherche, de lancement et de vie de projet permettent d’éviter une dilapidation de capitaux reçus et une gestion qui s’est, jusqu’alors révélée salutaire. Le très célèbre principe des 3P (Partage des Pertes et Profits) conduit de manière systématique, le banquier (investisseur) à une vigilance accrue quant à la pertinence du projet financé.

Concernant l’investissement dans les titres de sociétés cotées en bourse

A vue d’œil, d’aucuns auraient sauté sur l’occasion d’acheter des actions d’entreprises intervenant dans le domaine de nouvelles technologies… Le secteur est hors du scope des secteurs interdits à l’investissement (alcool, porc, pornographie, etc.). A vue d’expert, une part importante de ces entreprises à l’image de France Télécom avec un endettement supérieur à 50 % ou Winstar (6,3 milliards de dettes pour 2,9 milliards d’actifs) n’aurait en aucun cas été éligible à l’investissement selon les critères islamiques. Le respect d’un endettement inférieur à 33 % du total bilan aurait exclu une multitude d’entreprises du périmètre des valeurs éligibles à l’investissement selon les critères islamiques.

Concernant la vague spéculative

La différence de comportement entre l’investisseur « islamique » et l’investisseur « classique » en matière de bourse pourrait être explicitée en deux points. Le premier est investisseur à moyen et long termes, l’autre est, le plus souvent, spéculateur de court terme, profitant des écarts de courts sur un titre. D’ailleurs certains savants musulmans ont pu émettre l’idée de cycle d’investissement concernant l’achat d’action. La durée de détention d’un titre de société intervenant dans le domaine agricole pourra par exemple correspondre au temps nécessaire pour semer, récolter et commercialiser. La décision de vente du titre sera alors justifiée par une véritable stratégie d’investissement mesurée par le retour sur investissement post-cycle de récolte.

Dans leur ensemble, les principes majeurs de la finance islamique, sans se targuer d’être des antidotes absolus pour l’ensemble des maux, constituent un corpus de normes dont la vocation profondément éthique permet de fixer de solides garde-fous aux acteurs de la sphère financière. L’un des défis majeurs de la finance islamique, où du moins de celui de ses partisans, sera celui de résoudre un paradoxe qui semble être un véritable casse-tête pour les hommes modernes que nous sommes : allier croissance vertigineuse à exemplarité morale !

Crédit photo



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Vos réactions (8 commentaires)

  1. Justine    

    Assalâmou alaykoum wa rahmatoullâhi ta’alâ wa barakâtouhou,

    أَفَغَيْرَ دِينِ اللّهِ يَبْغُونَ وَلَهُ أَسْلَمَ مَن فِي السَّمَاوَاتِ وَالأَرْضِ طَوْعًا وَكَرْهًا وَإِلَيْهِ يُرْجَعُونَ

    « Désirent-ils une autre religion que celle d’Allah, alors que se soumet à Lui, bon gré, mal gré, tout ce qui existe dans les cieux et sur terre, et que c’est vers Lui qu’ils seront ramenés? » [S. 3 Ali ‘irâne (La Famille ‘Imrâne), v. 83)]

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2009/08/13/la-crise-favorise-la-montee-en-puissance-de-la-finance-ethique_1228051_3234.html#xtor=EPR-32280229-%5BNL_Titresdujour%5D-20090813-%5Bzonea%5D

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  2. Oumar Seye    

    Barakallahu fiki pour ce commentaire plein d’enseignements. On se rend compte que si la finance islamique (et nous somme encore loin du vrai model islamique) était appliquée, les hommes ne pourraient pas spéculer, tricher et provoquer autant de dégat. La crise financière est une excellent opportunité pour pouvoir faire la promotion des valeurs islamiques qui sont les plus en vue en ce moment et les seules à apporter de véritable solution (proposer un model collectif de comportement et faire appel à la conscience individuelle de chaque Homme).

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  3. Justine    

    Salâm,

    Oufik barakâ Allâh, ya akhî.

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  4. Al-Kanz    

    as-salâmu ‘alaykum

    Est-ce que les établissements financiers ont intégré, dans leur pratique, la nécessité de fonder leur business sur du tangible ? En clair, est-ce que la crise leur a servi de leçon ou bien n’était-elle qu’un mauvais (long) moment à passer ?

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  5. Benyamin    

    assalamu alaykum la crise n’a pas servi de leçon( tout comme les précédentes d’ailleurs). Je vous conseille de visionner « L’argent dette » de Paul Grignon qui vous explique comment fonctionne le système actuel qui ne repose que sur du vent.

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  6. Justine    

    Salâm,

    Lire la seconde brève : Jacques Attali appelle à « une révolution politique »… contre Goldman Sachs !

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  7. 7
  8. Oumar Seye    

    As salamou aleykoum & barakallahu fikum Justine & Benyamin pour ces informations très inétressantes… Nous sommes tous d’accord sur le même constat : les banques n’ont pas tiré les lessons de la crise. Certains analystes sont déjà en train de prévoir la prochaine… Peût être celle des cartes de crédit ou des emprunts obligataires fédéraux… Qu’ALLAH nous protège !

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