Ce billet a été rédigé par Marwan Muhammad, chroniqueur exclusif sur Al-Kanz et fondateur de http://www.quantislam.com

Miam – 60 minutes

J’ai faim. Je ne peux pas le nier, mon estomac fait des siennes. Ça gargouille de haut en bas comme dans une chaudière prise de dépression. Cela reste très supportable, mais comme je n’approche la faim qu’un mois par an, les choses prennent tout de suite un petit côté dramatique. Pourtant, je me sens bien al hamdulillah. Apaisé, calmé au fil des heures. S’abstenir de manger, ça donne le temps de réfléchir, d’éprouver des choses que le cœur ne ressent pas quand l’estomac est plein.

Miam – 30 minutes

Avec mon petit frère Walid, on vient de se faire expulser de la cuisine, après une vaine tentative d’infiltration pour savoir ce qu’on va manger. Sitôt les oignons et l’ail épluchés, on s’est fait virer vite fait. Mon oncle Ahmad attend dans le salon, tandis que maman et papa s’activent dans la cuisine pour terminer le repas. A l’odeur, maman fait des bricks et un tajine d’artichauts (maman est algérienne), tandis que papa prépare du foul, des falafels et une salade baladi (papa est égyptien). L’ambiance sonore est à la dispute dramatique et drôle des couples amoureux qui ne se l’avouent pas, un classique dans les familles arabes :

Papa : « - Dépêche toi, on est encore en retard pour le repas !  »
Maman : « - On serait pas en retard si tu étais allé faire les courses plus tôt… »
« - Pourquoi, c’est moi qui reste 2 heures dans les rayons du supermarché ?
- Dépêche toi, maghrib est dans 15 minutes insha Allah !!!
- Ah c’est moi qui doit me dépêcher maintenant ??
- Bah oui, si tu coupais les concombres au lieu de parler… »

Moi, là tête à travers la porte de la cuisine entrebaillée : « – On mange quoi ? »

Maman et Papa, en chœurs « – Dehors ! »

Miam – 15 minutes

Le Coran défile dans le poste radio, mon frère et moi blottis l’un contre l’autre dans le canapé du salon (bah oui parce que la faim ça donne froid). On écoute avec le cœur les versets de Dieu (swt) psalmodiés par un imam dont on ne connait pas le nom. Dans sa voix, il y a tant de choses qui passent. Lui aussi réagit à ce qu’il récite. Mon oncle approuve de la tête d’un air entendu. « Sadaq’Allahu-l-adheem », clôt le récitateur, nous laissant avec des larmes dans les yeux, des frissons sur les bras et de la gratitude dans le cœur envers le Tout-Puissant de nous avoir donné une journée de plus, dans ce mois sacré de ramadan.

Miam – 1 minute

Sur radio Orient, les annonces publicitaires classiques défilent. Cette année, une banque et une marque de harira en sachets « sponsorisent Ramadan ». C’est presque le moment de l’iftar. Un coup de canon retentit dans le soleil qui prend le chemin du coucher. L’adhan nous rend tous silencieux : « Allaaaaaaahu Akbar Allaaaaaaaahu Akbar… »

Ramadan, quand on est enfant, ça laisse des souvenirs qui restent gravés à jamais. C’est l’une des belles choses qui unissent la communauté musulmane au lieu de la diviser. Et en même temps, c’est un moment de partage, de fraternité et d’entraide, même si on voit depuis quelques années une forte dérive commerciale autour du mois sacré : qui fera le plus grand et le plus somptueux dîner ? Qui sera la maîtresse de maison la mieux équipée ? Qui aura le plus de chaînes sur sa parabole pour pouvoir suivre en direct l’adhan d’un fuseau horaire au suivant à travers le monde ?

Des fois j’imagine la discussion entre mes parents s’ils succombaient à l’Isla-conso :

Maman : « - Pour info, Maghreb est dans 15 minutes. »
Papa : « - Non, plutôt 12, je viens de recevoir confirmation par SMS de maprierealheure.com. »
 » – On dîne quoi après ? »
 » – Ecoute, c’est comme tu veux. On a des nems halals de chez Isla Malice, que j’ai achetés au rayon oriental de Carrefour avec + 20 % en bons d’achat sur ma carte fidélité. Sinon on peut aussi commander un menu Golden Touch chez le nouveau traiteur Halal-Bio à dom qui vient d’ouvrir… »
 » – J’hésite… Ma coach développement-personnel disait justement au dernier séminaire Mamans-Beur’n’Kool que pendant Ramadan, il fallait faire gaffe à éviter les graisses saturées le soir. »
« – Les enfants sont pas rentrés ? »
« – Non, ils sont au Mac Mokhtar avec leurs copains. Mais t’inquiète pas, ils ont un menu spécial. »

Quand on voit l’offre commerciale quasi ethnique qui est mise en place, on a l’impression que le consommateur-type musulman est un Américain qui s’ignore : il porte des vêtements à effigie de rappeurs (musulmans, les rappeurs, attention…), veut rouler en grosse voiture, investit dans l’immobilier à Dubai, mange des entrecôte-frites certifiées AVS, veut trouver une solution de placement en bourse shari’a compliant, donne rendez vous dans des salons de thé « lounge », etc. Une part de cette vision est alimentée par la frustration qu’ont éprouvé certains d’entre nous de grandir, durant les années 80, dans une société qui leur faisait miroiter un monde de consommation, à travers les séries TV et les films, auquel ils n’avaient pas accès soit par manque de moyens, soit parce que les produits proposés étaient en conflit avec leur appartenance sociale, ethnique et/ou religieuse.

A l’heure où les catalogues des supermarchés calibrés spécialement pour le mois de ramadan débarquent dans nos boîtes aux lettres, la vigilance est de rigueur pour que le mois sacré du partage et de l’adoration d’Allah (swt) ne tourne pas à la course en caddie.

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