Beurgeois, ce qu'ils ne sont pas
Source – cmbellman

Le halal a médiatiquement le vent poupe. Et avec lui un mot qui revient à la mode « beurgeois » et que l’on retrouve régulièrement dans la presse. Problème, l’acception qu’on lui colle ne correspond pas à la réalité qu’il recouvre. Les journalistes emploient le terme « beurgeois » pour décrire une catégorie de consommateurs musulmans qui ont un certain pouvoir d’achat. Un beurgeois, en somme, serait un musulman qui achète du Danone et non du Leader Price, qui boit du Tropicana et non du Marque Repère (Leclerc), qui fait ses courses chez Carrefour et non chez Lidl. Selon cette acception, il suffit d’avoir un porte-monnaie plus garni que la moyenne pour être qualifié de « beurgeois ».

Pourtant, un beurgeois, c’est bien plus que cela. Un consommateur musulman qui a de l’argent, c’est un consommateur qui a de l’argent. Tautologie qui doit être répétée, tant le terme de beurgeois est galvaudé. A contrario, beurgeois désigne en réalité une tout autre réalité sociologique : le beurgeois peut être musulman, mais ne l’est pas forcément ou ne se dit pas nécessairement musulman. Le beurgeois est cet individu qui du fait d’un certain pouvoir d’achat veut s’extirper d’une classe à laquelle il a trop appartenu.

La beurgeoisie est une pathologie sociale et non une catégorie. Le beurgeois est un je-veux-être, ou plus justement un je-ne-veux-plus-être. Je ne veux plus être le pauvre, je ne veux plus être l’Arabe, je ne veux plus être le Noir, je veux être le Blanc, c’est-à-dire le dominant, que je ne serai jamais. De même qu’il existe en philosophie une théologie négative – qui consiste à décrire Dieu par ce qu’Il n’est pas -, de même le beurgeois relève de la sociologie négative. Un dominant que je singe (2) en buvant du champagne halal (sic) ou en mettant un point d’honneur à manger du foie gras. Le beurgeois est en ce sens un ersatz, une contrefaçon et jamais un Arabe, un beur, un musulman d’un certain pouvoir d’achat, qui lui permet d’accéder à un niveau de vie de cadre.

Evidemment, cette définition ne fera pas l’unanimité. Mais peut-être plus que le texte ci-après, écrit en 2002 par nos soins.

Du Panem et circenses (1) au Beurgeois way of life

Lorsque, dans la presse, on évoque les banlieues, le registre employé relève souvent du blâme, rarement de l’éloge. Il est pourtant, dans les cités, une catégorie de personnes – nous pourrions presque dire une classe – qui n’est pas vraiment à blâmer, ni à plaindre : la beurgeoisie. Il est effectivement des « réussites » en banlieue autrement que par le sport et par le rap. Réussite toute relative, car elle semble avoir autant d’incidence sur le quartier qu’un pet de mouche sur le trou de la couche d’ozone. Le beurgeois réussit seul.

De même qu’aux USA eut existé l’American way of life, il est dans les cités de France et de Navarre le Beurgeois way of life, mode de vie du beubo, beurgeois bohème, clône du bobo. Le beurgeois est de la graine de sauvageon qui n’a pas éclos. S’il n’a pas échappé à la sollicitude de certains de ces concitoyens propres sur eux, avec ou sans képi, il peut se targuer d’être un gentil petit Français. Quelques mutations sociologiques auraient eu raison de sa nature sauvage. Qui l’aurait cru ! «Les Sarrasins [qui] se sont abattus sur la Terre comme des sauterelles », selon le bon mot du Pape Jean VIII dans une lettre de décembre 876 adressée à Charles le Chauve, ne répondent hélas plus au triptyque sensualité-cruauté-brutalité, ni donc à l’animalité. Et le métèque devint homme.

Le beubo est intelligent et capable, objectivement, d’initiatives. Tout aussi objectivement, il est, en général, doué et bardé de diplômes. Déterminé à enrayer tout atavisme sociologique, il a pris le plus grand soin à réussir ses études. Cadre supérieur, ingénieur ou docteur, le beubo, fils d’ouvrier illettré, est un intellectuel. Il lit.

Mais le beubo souffre. Il souffre d’une posture qui l’empêche de regarder autre chose que son nombril. Il affirme à qui veut l’entendre que son plus grand souhait serait d’éradiquer la faim dans le monde, de faire triompher la paix et de combattre l’injustice. Le beubo est savant et lucide : c’est bot la vie. Il regrette si sincèrement que les méchants ne soient pas gentils. Mais que peut-il faire ? Le beubo est tellement pris : son petit boulot, sa petite femme, sa petite voiture, son petit pavillon dans un quartier loin, tranquille, sans bruit, sans vol, sans problème, sans Arabe, sans Noir.

Sa vie est un je

Des esprits perfides pourraient penser que le beubo est dénué de tout sentiment altruiste. Et d’ajouter, non sans sournoiserie, que, s’il était un peu moins égoïste, s’il donnait un peu de sa personne, de son temps, de son expérience, bref de ses richesses et s’il les mettait au profit des autres, peut-être certaines jeunes filles ne se retrouveraient pas dans les caves entre les mains de pervers, que beaucoup de jeunes gens ne seraient pas en prison, ne dealeraient pas, ne gâcheraient pas leur avenir à tenir les murs sans projet de lendemain, peut-être que, au boulot, les Vieux ne se feraient pas insulter, qu’aux guichets des administrations les mères de famille se
feraient un peu plus respecter, que les Trop-colorés n’auraient guère de problème à trouver un appartement, un travail, une vie décente, que les cités deviendraient enfin des zones de pouvoir-vivre, de pouvoir-mieux-vivre. Peut-être.

Toute l’année, le beubo ne pense qu’à lui. Quoique, de temps en temps, il verse une petite larme pour l’autre qui s’est pris une balle, pour cet autre incarcéré, pour cette gamine violée, etc. Et puis on pleure, on pleure, on pleure et on pleure. On regarde la maison brûler et on se dit : « La maison brûle », sans même bouger le petit doigt pour essayer d’éteindre l’incendie. Quand arrive un malheur, on se dégote une bonne conscience lyophilisée. On verse dessus quelques petites larmes, et hop la voilà prête à l’utilisation. C’est l’effervescence. D’aucuns s’agitent pour mobiliser des convaincus, d’autres s’affairent à chercher les éventuels oublieux, et puis le temps passe et tout retombe. Mais ce n’est pas grave puisque pour chacun le devoir c’est de verser une larme, c’est d’insulter, de maudire, bref de brasser beaucoup de vent. Après c’est du passé. Et puis il n’y a pas que cela à faire. Il faut penser à la voiture, à la femme, au Levi’s à ne pas oublier d’acheter, à l’augmentation qu’il ne faudra pas non plus oublier de réclamer, et puis à cet appartement – l’accès à la propriété étant le summum de la réussite. On se donne une conscience, qui n’est qu’illusion.

Ces quelques intellos qui ont réussi dans les études ne visent en définitive rien d’autre que leur réussite. Hier, encore morveux, ils avaient beau jeu de mépriser le « petit From » (dixit) qui partait au ski pendant les vacances d’hiver alors qu’eux n’avaient droit, dans le meilleur des cas, qu’au baby-foot à la MJC. Ils étaient fortiches à insulter ce fils de bourge et cette sale mentalité d’individualiste. Mais aujourd’hui que font-ils ? La même chose, ni plus ni moins. Ventres pleins, ils suintent l’égocentrisme. Ils visent leur petit confort et si les autres sont dans la misère, tant pis pour eux. Dieu aime les pauvres.

(1) « Du pain et des jeux », Juvénal

(2) Nous empruntons la formule à la sociologue Florence Bergeaud-Blackler à propos de ceux qui pensent s’intégrer en singeant le dominant.

Disclaimer : il ne s’agit pas de pointer du doigt tous ceux, parmi les musulmans et/ou les habitants des cités, qui ont de l’argent ou « ont réussi » (sic) dans leur vie, mais de pointer un comportement, une attitude, une tendance profonde et déplorable. Inutile donc de crier au loup and keep cool ^_^.