‘Arafat. Recherche coeur perdu au milieu du sable

Par Al-Kanz

En 2009, Marwan Muhammad livrait ici-même le carnet de bord de son pèlerinage

arafat hajjCrédit photo Flickr – Al Jazeera

Hajj. En 2009, Marwan Muhammad, auteur et fondateur de l’association Foul Express, livrait ici-même le carnet de bord de son pèlerinage à La Mecque et sur les lieux saints de l’islam effectué en 2008. Le dernier volet – il y en eut cinq – fut consacré à Ararat. En voici la teneur. Retrouvez en fin d’articles les liens pour accéder aux quatre premiers volets.


Aujourd’hui est un jour pas comme les autres

Aujourd’hui, chaque homme et chaque femme accomplissant le pèlerinage cherche à sauver sa nuque du feu de l’enfer. Aujourd’hui c’est ‘Arafat. Le jour du repentir, le jour de la soumission, le jour de la sincérité et, si Allah veut bien, celui du pardon. À chaque heure, à chaque minute depuis notre premier jour sur cette terre sacrée, chacun d’entre nous se dirige à son rythme vers ce moment crucial : « le Hajj, c’est ‘Arafat ».

Ce matin je suis réveillé tôt. Assis dans mon sac de couchage, j’observe mes frères à travers la grande tente que nous occupons à Mina. Pendant ces jours sacrés, nous sommes environ 150 à partager cette maison de fortune faite de toile. Des visages endormis, quelques-uns à moitié éveillés. Nos regards se croisent. Des sourires de compréhension et de fraternité s’esquissent : nous sommes ici pour la même chose. Ici nous sommes des frères. Nous avons quitté nos familles et le confort de nos maisons, par amour de Dieu. Ici il n’y a pas de riches ni de pauvres. Il n’y a pas de jeunes ni de vieux. Il n’y a que des frères. C’est tellement fort ce qui peut unir les pèlerins, ce sentiment d’être unis devant Dieu dans un voyage qui n’a pour autre but que de Le satisfaire, de Lui plaire et de demander Son pardon.

Je mange quelques fruits avant de partir. Je fais ma toilette et réajuste ma tenue d’ihram. Je révise les du’a que je prévois de dire cet après midi in châ’a-Llâh. Dans mon petit sac, j’ai rangé mon carnet rempli de noms, d’espoirs, de requêtes à adresser au Tout-Puissant. Des gens proches, d’autres qui m’ont oublié mais que je n’ai pas laissé sortir de mon cœur. Des vivants, d’autres qu’Allah a rappelés. Des amis, des ennemis aussi. Quand on cherche le pardon de Dieu, on apprend à pardonner l’impardonnable en espérant qu’Allah fasse preuve de miséricorde à notre égard. À côté du carnet, il y a mon petit guide du hajj, quelques barres de céréales et du chocolat (mon carburant d’urgence). Je suis prêt.

Dans le car qui nous conduit de Mina à ‘Arafat, j’ai les yeux dans le vague. Aujourd’hui je ne connais plus personne. ‘Arafat est une belle image du jour du Jugement : tous les hommes portent deux étoffes blanches comme ils porteront un jour ce tissu dans lequel on les enveloppera. Ici, pas de biens matériels, pas de richesse, pas de statut autre que celui de notre sincérité, de notre soumission et de notre amour pour Dieu. Ici, on vient comme pour un oral de rattrapage, sauf que le résultat de l’examen va changer notre vie (et notre mort) pour de bon. Cette vallée est désertique, caillouteuse et désolée, mais voilà que des millions d’hommes et de femmes sont réunis pour se prosterner devant leur Seigneur et demander pardon.

Donc aujourd’hui je ne connais plus personne. Je n’ai pas le temps pour une conversation ni pour une pensée autre que celle qui me rapproche de ‘Arafat et de mon seigneur. Ce jour, Allah descend dans le ciel qui nous est le plus proche et écoute nos supplications. Comme notre Prophète (saws), nous allons nous concentrer et redoubler d’efforts après le sermon du jour de ‘Arafat jusqu’à l’heure de la prière du maghrib.

Le car est arrivé. Nous descendons un par un. On nous indique une aire qui nous est réservée, aménagée de quelques nattes et recouverte de façon à pouvoir, pour ceux qui le souhaitent, s’abriter du soleil. Les savants qui nous accompagnent, que Dieu (swt) fasse doubler leur science et leur récompense, nous prodiguent les derniers conseils, nous rassurent et nous encouragent. Je me demande ce qu’ils voient dans nos yeux : peut-être la détresse qui anime tout ceux qui viennent ici en quête d’une feuille blanche pour tout recommencer.

Les minutes défilent, longues comme des jours dans mon cœur. Les émotions sont cristallisées. Au fur et à mesure le silence se fait. Le poids de la culpabilité alourdit les consciences. La honte nous fait taire. Les bouches se ferment et les langues se lient. Les yeux tombent vers le sol et l’estomac se noue. Le sermon de ‘Arafat commence. Les mêmes recommandations que chaque année. Mais aujourd’hui elles ont une résonance particulière, dramatique, car c’est à nous qu’on s’adresse cette fois-ci, de manière directe. L’un des frères traduit le sermon en anglais pour ceux qui ne comprennent pas l’arabe. La tension est tellement forte qu’on pourrait la toucher. Quand les derniers mots de l’imam résonnent, on prie en groupe, puis on se disperse.

La grande épreuve commence

Dans cet espace de quelques kilomètres carrés, des millions de pèlerins cherchent un endroit où se réfugier. Beaucoup tentent de monter sur le mont ‘Arafat. Je m’en éloigne. Je recherche la solitude, l’intimité. Je ne n’arriverai pas à pleurer ni à supplier en public. Je n’arriverai pas à faire face aux regards. Je n’arriverai pas à assumer ma honte et mes tords devant mes frères et sœurs. C’est tout simplement insurmontable. Comment être sincère dans mes du’a si quelqu’un m’écoute ? Comment être seul avec mon Seigneur au milieu d’une foule ?

Je commence par quitter la zone des tentes où l’on parle une langue que je comprends. Entre deux séries de bâtisses abritant des pèlerins venus d’Asie du Sud se profile un tout petit chemin où personne ne passe. Je m’y installe contre une tente et pose mes affaires pour l’après-midi. De l’autre côté de la toile contre laquelle je suis adossé, un groupe de pèlerins à qui le guide donne un cours dans une langue qui me semble venir du Bangladesh. Je ne les comprends pas et ils ne m’entendent pas. On ne se voit pas. C’est dans cette bruyante et fraternelle intimité que je trouve le recueillement.

 » Ô Allah ! Tous ces gens qui croient me connaître ne savent pas ce que recèle mon cœur. Toi Tu sais.
Ô Allah ! Tous ces gens qui me côtoient au quotidien et se font une idée de qui je suis ne savent rien des jours de larmes que j’ai vécu. Toi tu sais.  »

Les heures qui suivent ne sont qu’entre moi et Dieu. L’imam qui guide le groupe des pèlerins bengalis a la voix qui tremble. Il hausse le ton dans ses supplications et l’émotion est si grande que sans comprendre un mot mon cœur est accroché avec lui. Quand il prononce le mot « tawba » (repentir), tout le monde explose en sanglots. Des voix que l’âge a usées. D’autres qui ont la fraîcheur de l’enfance. Tous la même soumission, là où le mot « islam » reprend tout son sens. Le pardon, celui que nous sommes tous venus chercher.

L’heure du maghrib arrive. Les dernières minutes sont intenses, comme si chaque seconde qui s’écoule était l’instant décisif. Quand le soleil se couche, je suis vide. Assis dans le sable, je n’ai plus de larmes à verser. Je suis allé jusqu’au bout de mes forces, jusqu’au bout de mon courage, jusqu’au bout de mon cœur. Le sentiment d’avoir dit la vérité pour la première fois de ma vie est saisissant. Jamais la vie n’avait eu autant de sens. Dans ce moment d’ultime dévotion à Allah, je comprends enfin ce qu’Il nous dit dans le saint Coran : « je n’ai créé les djinns et les hommes que pour m’adorer ». C’est très précisément ce pourquoi nous avons été créés : c’est donc normal qu’on ressente un sentiment d’accomplissement quand ça nous arrive.

Je me dirige lentement vers notre point de regroupement. Autour de nous, tous les pèlerins rejoignent leur groupe dans le silence. On voit encore des milliers d’hommes sur les hauteurs les mains levées vers le ciel. Le soleil se couche. Le ciel prend ses couleurs du soir et les étoiles se dessinent l’une après l’autre dans l’horizon encore clair. La rahma (miséricorde) et la sakina (sérénité) d’Allah sont présentes. On les sent apaiser nos cœurs meurtris comme une douce caresse vient calmer une douleur encore vive. Enveloppés d’un voile de paix et de douceur, on se regarde, on s’adresse des mots simples. Les premiers sourires se dessinent sur des visages où les larmes avaient laissé de jolies traces.

Quoi qu’il arrive, ‘Arafat est passé. La tradition prophétique nous indique que Dieu prend les anges à témoin en nous mentionnant. Aicha (ra) rapporte que le Prophète (saws) a dit : « Il n’y a pas d’autre jour où Allah (swt) n’épargne autant de personnes de l’enfer que le jour de ‘Arafat. Il s’adresse aux anges avec fierté : que veulent ces gens ? » (rapporté par Muslim). Nous, les gens de ‘Arafat, demandons le pardon de Dieu. Nous espérons être sauvés du feu de l’Enfer.

En route pour Muzdalifa

L’attente pour le bus est longue, mais ça n’a plus aucune espèce d’importance. On pourrait rester ici quinze heures de plus s’il le fallait sans ressentir la moindre impatience. Tout prend une importance très relative après ‘Arafat. Le car arrive finalement. Quand on se rapproche de Muzdalifa, on voit dans la plaine l’immense nombre des pèlerins tous réunis au même endroit au même moment. Malgré le froid de la nuit, malgré l’inconfort de dormir sur des cailloux à même le sol, malgré le sable, on dit souvent que la nuit à Muzdalifa est douce. C’est bien en-deçà de la vérité. J’ai passé la meilleure nuit de ma vie.

Je me réveille comme un enfant pour son premier jour d’école : un cahier neuf dans son sac, plein d’idées dans la tête et de l’espoir dans le cœur. Aujourd’hui est le premier jour de ma vie. Je n’ai pas l’intention d’en laisser passer une seule seconde sans qu’elle ait un sens pour moi. En route à pied pour Mina, au milieu de la foule. De temps en temps, Dieu nous fait des petits cadeaux comme ça : au milieu de mes millions de frères et sœurs, Il m’a permis ce matin de retrouver des amis perdus depuis si longtemps : Greg le boxeur, Nordine, Zoubir et Azdine parmi tant d’autres. Le Hajj est vraiment un voyage merveilleux.

C’est le jour de l’Aïd. Les choses s’accélèrent. En arrivant à Mina, je pose mon petit sac et repars aussitôt pour aller lapider la grande stèle. De nombreux pèlerins sont déjà sur le chemin. Une marrée humaine arrive sur place en même temps que moi. Un grand édifice a été construit autour des stèles afin de faciliter l’accomplissement du rite. Ce que l’on voit en s’approchant, ce sont des dizaines de milliers de bras qui décochent des cailloux vers la stèle à une vitesse fulgurante. C’est très impressionnant. Une brochure indique que ce n’est pas la peine de lancer des chaussures ou des objets lourds. Les stèles ne sont qu’un symbole de la façon dont shaytan a essayé de détourner notre père Ibrahim du chemin qui lui était assigné.

Après les stèles, en route pour Mecca. Je marche au milieu de mes frères jusqu’à la Mosquée sacrée. A partir de maintenant, je peux me raser le crâne et quitter mon état d’ihram pour accomplir les derniers rites de cette journée de l’Aïd. Mes deux étoffes blanches virent au beige poussiéreux et j’ai envie d’être propre pour entrer dans ma mosquée bien-aimée, donc douche et vêtements et c’est reparti.

Il y a tellement de monde qui accomplissent le tawaf et le sa’y le jour de l’Aïd qu’il devient très compliqué de circuler, mais après ‘Arafat, tout cela n’est pas très difficile. Pendant les jours qui suivent, ayam ut-tashrik, on va chaque jour lapider les stèles, puis vient juste après le jour du grand départ. Quand on quitte Mecca, on y laisse une partie de notre cœur, mais on emporte avec soi une force, une énergie et une détermination immenses.

Back to London
Tout le monde porte de beaux habits pour retrouver sa famille. Tout le monde porte un jerrican d’eau de Zam Zam. Je ne sais pas comment va se passer l’arrivée à Londres. J’espère tellement que papa et maman viendront de Paris pour me retrouver. J’ai tellement hâte de voir mon épouse et mes enfants, de leur raconter toutes les choses incroyables que j’ai vécues, de promettre à mon fils de l’emmener avec moi la prochaine fois in châ’a-Llâh. L’arrivée à Heathrow est glaciale. Un frère fait un détour pour me ramener chez moi.

En bas de mon immeuble, mon père me surprend. Il vient d’arriver. Maman et mon petit frère sont là aussi. Puis ma femme, puis mes enfants… des retrouvailles comme on en vit que dans les rêves (et aussi au retour du hajj). Quelques heures plus tard je dois me mettre en route pour le bureau. Je dois réapprendre à porter une chemise et une veste. Je redécouvre mon téléphone portable, ma prison mobile, mon mouchard payant. Dans le train aérien qui m’emmène au quartier d’affaires, un homme me frôle à peine et se confond en excuses : « I’m sorry ! ». Sorry de quoi, je ne sais pas… Je n’arrive pas à me défaire des souvenirs des dernières heures : une telle proximité et une telle fraternité à Mina, ça détonne tellement avec la distance sociale que la vie à Londres nous force à accepter.

Une fois arrivé au bas de l’immeuble, dans le grand hall marbré, je dois badger pour passer les portiques de sécurité. Je me sens comme au premier jour d’un nouveau job. Le silence feutré de l’ascenseur, puis encore et toujours des sas de sécurité, avant d’arriver à mon bureau. Assis dans mon fauteuil, je fais fasse à la baie vitrée. Vue du 38e étage, Londres ressemble à un amas grisâtre sans vie, une rivière serpente au milieu des immeubles en brique ternes et moi je dois me remettre au travail, mais plus rien ne sera jamais comme avant.

Mes collègues ont suivi tous les rites du pèlerinage à distance. On fait des réunions où je leur raconte un petit peu ce que j’ai vécu, ce que signifient les rites, comment ils se rattachent à notre foi monothéiste. La vérité c’est que mon cœur est encore avec mes frères, quelque part au milieu du sable chaud d’Arabie…

Qu’Allah (swt) agrée notre pèlerinage, celui de tous ceux qui nous ont précédés et de tous ceux qui nous suivent.
Qu’Allah (swt) permette à tous les musulmans d’accomplir le hajj et de comprendre le sens du mot Islam. Qu’Il fasse de nous des hommes et des femmes de la religion de Muhammad (saws) et d’Ibrahim (as).
Qu’il fasse de ce journal de voyage une œuvre utile et un rappel pour toi et moi.
Amine

Was-salamu ‘alaykum


Les quatre premiers épisodes sont accessibles en cliquant sur les liens suivants :
Labbayk, chronique d’un pèlerin
Welcome to Mecca
Les rites de la ‘umra, travaux pratiques
Al Madina, la ville illuminée



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Vos réactions (8 commentaires)

  1. Maya 2828[GT-I9505]    

    Magnifique récit, je l’ai dévoré! Je me voyais à la place de ce frère masha Allah!!! Qu’Allah Azawajel nous permette d’accomplir à notre tour notre pèlerinage, qu’Il nous pardonne nos péchés et accepte nos invocations…Amine

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  2. Abuljoud    

    salam

    Très beau témoignage! Il serait intéressant qu’il nous donne son ressenti aujourd’hui, comment vit-il le pèlerinage chaque année?

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  3. Naima [iPhone]    

    Machallah j’en ai des frissons, c’est un plaisir d’avoir lu un tel témoignage on se demande toujours comme ça se passe là-bas.

    Barakallaofik pour ce magnifique témoignage on s’y croyait vraiment.

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  4. azedine [iPhone 4]    

    As salam aleikoum, j ai apprécier ce témoignage et l ai partager je rejoins les autres commentaires dans ce que l on ressent après l avoir lu, merci a ce frère d avoir pu nous faire ressentir toutes ces magnifiques émotions et merci de l avoir publie

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  5. HC    

    il ne faut pas confondre le mont Ararat qui est en Turquie et le mont Arafat

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  6. oum Sarah13    

    Que Dieu vous récompense pour le récit de votre périple chargé d émotions et de sentiments purs. . C est une véritable preuve d amour envers vos frères et soeurs en Allah. Mercii

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  7. ahmed[GT-I9100]    

    salem ahlikoum mon frère votre recit ma transporté j ai des frissons au plus profond de mon etre .je souhaite inchallah que chaques musulmans puissent vivre son pèlerinage avec autant de force.

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  8. wiwi    

    As selem halikoum.

    Gloire à celui qui detient les coeurs, j’en ai les larmes aux yeux. Qu’Allah accepte votre pèlerinage et celui de nos frères et soeurs, qu’Il nous fasse entrer dans Sa miséricorde et qu’Il nous compte parmi les sincères. Barak’Allahou fik mon frère, merci pour ce magnifique témoignage que je ne manquerai pas de partager.

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