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La dépression, une détresse dans la foi

par C.P., traductrice

Il y a plusieurs années, j’ai embrassé l’islam d’un cœur entier. Le monde s’est révélé à mes yeux : dans chaque atome, dans chaque geste, dans chaque phénomène, je vois une manifestation de la Gloire de mon Seigneur.

Il me suffit de regarder le vol des oiseaux, d’observer la lumière, d’effleurer l’eau ou de respirer, tout témoigne de la Puissance et de la Majesté de Dieu, tout ce monde complexe, mystérieux, avec ses dynamiques d’apparence contradictoire, avec le peu que j’y comprends et l’immensité de ce que j’en ignore.

Mon Seigneur, le Savant, le Sage a créé cet univers et le maintient en permanence, sans fatigue ni relâchement. Mes relations avec autrui célèbrent aussi cette manifestation immanente, par la miséricorde qui s’instaure, par l’hostile soudain devenu ami, par les intérêts qui s’affrontent, par les idées et sentiments qui gouvernent les hommes.

Ces hommes qui exploitent leur cerveau pour inventer, pour améliorer leur sort, pour réfléchir à la création. Tout contribue, volontairement ou non, à chanter les louanges de Dieu, même quand nous ne comprenons pas quel bien recèle un mal apparent. Depuis ma conversion, je trouve dans l’univers de petits éclats de diamant dans les moindres créatures, éclats reflétant la Puissance, la Sagesse, l’Omniscience de mon Seigneur. Le chant de la création s’élève depuis la Terre, j’en perçois les vibrations et je m’en réjouis.

La dépression est passée par là. Maladie banale sur laquelle trop de langues émettent un avis sans connaître sa réalité. Le moteur de décision tombe en panne, la faculté d’action et d’interaction s’enraye, la concentration souffre et, avec elle, les facultés de mémoriser et d’apprendre. Pour couronner le tout, les effets deviennent embarrassants lors des rencontres avec autrui.

Je suis distraite, je suis ailleurs, je n’arrive plus à m’accrocher au quotidien réel et banal. Mes pensées dérivent constamment vers des rêvasseries sans consistance. Et lors d’épisodes majeurs, voilà que je pleure et sanglote, répétant sous diverses formulations ce leitmotiv : je ne suis qu’un boulet, le monde se porterait mieux sans moi, je veux mourir, je veux n’avoir jamais existé. Je me retrouve sous une cloche de verre : ce que j’aime, ceux que j’aime, je sais que je les ai aimés, je sais que je les aimerai demain, mais sur l’instant, ils m’indiffèrent. La création tout entière semble se couvrir d’un voile gris.

Mes connaissances intellectuelles demeurent intactes, je n’ai pas soudain oublié qui sont mes père et mes mère, qui est mon époux, comment écrire, comment changer la couche d’un bambin ou vérifier la qualité d’une traduction. La vie qui anime ces interactions toutefois semble dissoute. J’ai beau me raccrocher à une routine habituelle et normale, le voile gris s’interpose dans le contact direct, dans le frémissement du cœur.

La pire épreuve de cette maladie survient quand je deviens sourde et aveugle au chant de la création. Dieu semble absent. Il est toujours là, je le sais, mon Seigneur demeure sur son Trône, attentif à ses créatures. Les éclats de diamant par lesquels je perçois Sa Gloire et Sa Majesté semblent éteints. Où est Dieu ? Où est Dieu quand j’ai l’impression d’errer dans un labyrinthe de vide ? Mon Seigneur, m’as-tu abandonnée, m’as-tu retiré la foi, m’as-tu privée de cet enchantement du monde ?

Où est passé l’émerveillement, pourquoi ai-je atterri dans un état où l’univers se réduit à des concepts intellectuels froids, mécaniques, absurdes par leur vacuité ? Mon Seigneur, sans la certitude vivante, à la fois intellectuelle et viscérale, que Ton Message au Prophète Mohammed est la voie de salut, je ne suis plus rien, je ne vais nulle part. Je suis déboussolée, que puis-je encore espérer ?

J’accepte Tes mystères, je ne sais quel destin Tu m’assignes, je ne sais pas pourquoi tu me laisses l’aptitude de réfléchir en me reprenant, même temporairement, l’étincelle qui anime mes pensées et mes actes. Je ne peux qu’espérer trouver au Paradis autant de rires que j’ai versé de larmes ici-bas. Je ne peux que m’en remettre à Ta Sagesse : cette maladie me frappe parce qu’elle constitue un bien pour moi, même si je ne comprends pas où réside ce bien. Ma seule certitude, celle à laquelle je me raccroche chaque fois, c’est que ce sentiment de manque de Toi, c’est encore la manifestation de Toi.