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L'abattage rituel casher et halal, entre politique, industrie et religion

Alors que Michel Barnier vient de rendre publiques les conclusions du Grenelle de l’animal, nous vous proposons la lecture d’extraits d’un article tout récent intitulé “L’encadrement de l’abattage rituel industriel dans l’Union européenne : limites et perspectives” et paru récemment dans la revue Politique européenne (24, hiver 2008). Son auteur, Florence Bergeaud-Blackler, sociologue, revient sur les enjeux de l’abattage rituel.

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Un rapport non publié de l‟administration publique française estimait qu‟en France métropolitaine les quatre cinquièmes des ovins abattus transitaient par un circuit d‟abattage rituel, une part importante des viandes ainsi produites débouchant vers des circuits de distribution conventionnels sans étiquetage spécifique1

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Sur le plan de l‟UE, il n‟existe pas de food laws pour les aliments rituels, ceux-ci étant soumis aux mêmes conditions de production et d‟identification que les autres aliments. Toutefois les institutions communautaires prennent en compte le caractère particulier de l‟abattage religieux et lui reconnaissent un droit à se soustraire à certaines obligations, et notamment à celle d‟étourdir l‟animal avant sa mise à mort. Mais elles ne prévoient pas que les viandes ainsi produites soient étiquetées comme telles. La raison en serait que leur caractéristique « religieuse » les positionnerait en dehors du champ d‟intervention communautaire. Selon les fonctionnaires européens interrogés, il serait en quelque sorte naturel que l‟Europe, continent sécularisé, ne s‟occupe pas de réguler des produits religieux. Pourtant, même si peu de publicité a été faite autour de cela, l‟étiquetage des aliments rituels et une harmonisation minimale des pratiques religieuses d‟abattage ont bien été envisagés lors de la rédaction de la directive de 1993 à ce sujet encore en vigueur aujourd‟hui15.

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Dans ce contexte la justification de l‟encadrement de l‟AR par l‟UE est triple : d‟une part assurer que les pratiques d‟abattage, y compris rituelles, n‟agissent pas comme barrières techniques aux échanges, qu‟elles ne constituent pas des mesures protectionnistes déguisées, d‟autre part assurer la liberté religieuse par la prise en compte des rites religieux et lutter par là-même contre les discriminations, et enfin prendre en compte le bien-être animal.

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Les acteurs économiques sont les principaux organisateurs et bénéficiaires de ces circuits de production et leur stratégie consiste plutôt à essayer de minimiser la contrainte rituelle. L‟absence de consensus religieux sur une définition du halal, un marché fortement compétitif, et la facilité d‟obtention d‟un permis d‟abattage favorisent les stratégies marketing au dépend du travail religieux. Desserrement de la contrainte rituelle ou au contraire surenchère sont les deux conséquences de l‟emprise et de la domination du secteur économique sur cette norme.

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[…] l’information sur la qualité religieuse est jugée peu fiable par les acheteurs de produits halal puisque les acteurs économiques la produisent eux-mêmes sans contrôle par un organisme réellement indépendant. Quant aux autres consommateurs, ils ne bénéficient plus de la garantie apportée par la réglementation d‟épargner à l‟animal « toute douleur ou souffrance évitable » (justification publique de l‟étourdissement) puisque certaines des viandes qu’ils mangent ne proviennent pas d‟animaux étourdis avant leur saignée.

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Aujourd’hui la méfiance des consommateurs et le mécontentement des organisations de protection animale sont tels que les distributeurs et les industries de transformation réalisent que la stabilisation d‟une norme religieuse sera tôt ou tard un passage obligé pour le développement du marché halal. Les derniers obstacles proviennent surtout des acteurs de l‟industrie de la viande, notamment en France où le marché intérieur halal est le plus important d‟Europe. Adoptant une stratégie à courte vue, ils souhaitent garder l‟avantage dont ils ont bénéficié jusqu‟ici, conservant une attitude de repli sur soi qui contraste nettement avec le dynamisme de ce marché sur d‟autres continents.

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Aujourd’hui sa [=la communauté juive] détermination et sa capacité à se faire entendre se retournent un peu contre elle, car les acteurs musulmans du marché halal s’appuient sur cette dérogation accordée à la communauté juive pour la revendiquer à leur tour, alors même que la question n’est pas tranchée au sein des autorités religieuses islamiques. Les rabbins craignent ainsi que le débat qui agite les communautés musulmanes atteigne à leur tour les communautés juives d’Europe, qu’il mette en péril le fragile consensus trouvé avec les États et l’UE. Les rabbins ont toujours été et restent favorables à une intervention minimale de ‘État. Les responsables musulmans ont besoin de la puissance publique pour limiter l’emprise des stratégies de marketing sur les signes et symboles religieux, emprise qui épuise leur capacité à se fédérer et s’institutionnaliser. Ne faudrait-il pas traiter de manière différenciée le problème de la shekhita et du dhakât ? La question mérite d‟être posée aujourd’hui.

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Désormais les États sont interpellés afin de garantir la liberté du culte et notamment l’accès aux aliments halal et casher dans les lieux publics. Même si les situations sont assez inégales dans les pays de l‟Union, les réponses des États ont été plutôt non interventionnistes évitant ainsi les critiques d‟ingérence dans les affaires religieuses. Pourtant l‟exemple des États-Unis montre que réguler ne signifie pas encourager ou dissuader mais plutôt établir des limites pour parvenir à une division claire des responsabilités. L’absence de transparence sur les marchés d’aliments rituels est très certainement responsable de la faible ou nulle accessibilité des aliments halal ou casher dans les lieux publics en Europe.

Source : Hal-SHS [1]

Crédit photo [2]