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Finance islamique : "les banques ont besoin d’être mises en confiance"

Finance islamique [1]. Promise dès l’été par Christine Lagarde, ministre de l’Economie et des Finances, la levée des quelques blocages qui interdisait l’émergence de la finance islamique en France s’est opérée en décembre. Il n’est dès lors plus question de se demander s’il y aura un jour une banque proposant des produits financiers respectant les exigences islamiques, mais quand est-ce que les premiers produits sharia-compliant seront lancés et par quelle institution financière. Autre question : la clientèle intéressée par ces produits saura-t-elle manifester son intérêt pour rassurer les banques ? Louqman Ingar, mufti de l’île de la Réunion, et Oumar Seye, contrôleur financier, tous deux membres d’ACERFI [2], premier comité francophone de conformité en finance islamique [3], ont bien voulu répondre à nos questions.

Al-Kanz : La demande en produits financiers conformes aux principes islamiques est forte chez les consommateurs, mais elle demeure informelle. Peut-on penser qu’ils ont un rôle à jouer dans l’ancrage de la finance islamique en France. Si oui lequel ?

Louqman Ingar : La finance islamique en France est au stade fœtal. Avant de penser à son ancrage, il faudrait tout d’abord la faire naître. Les consommateurs jouent très certainement un rôle capital dans son développement en France. Les banques hésitent encore à se lancer dans cette voie en raison de craintes liées à l’incertitude qui pèse sur les conséquences économiques et sociales de ce phénomène nouveau. Aucune banque ne dispose d’une référence en la matière sur le sol français. Malgré le soutien affiché du gouvernement, les institutions concernées ont besoin d’être mise en confiance. Le rôle des consommateurs seraient donc de manifester et d’exprimer clairement et ouvertement, auprès des professionnels du métier que nous côtoyons tous les jours, le besoin d’une finance éthique accessible au grand public en mettant en avant le côté équitable et rationnel de la finance islamique plutôt que le caractère purement religieux. Un travail de sensibilisation devrait également être entrepris par chaque coreligionnaire auprès de sa communauté afin de « conscientiser » la communauté des intérêts et des enjeux religieux en présence. Et le plus important, au-delà du phénomène économico-financier qui est l’apanage des humains, il y a nos invocations divines pour qu’Allah le Tout-Puissant aide les musulmans à sortir du fléau de l’intérêt s’Il a choisi cette voie pour nous aider. C’est de l’appel du serviteur que viendra l’aide du Maître.

Al-Kanz : Concrètement, qu’est-ce que la finance islamique va changer dans la vie des consommateurs ?

Louqman Ingar : Financièrement, elle ne va pas changer grand chose pour le consommateur, c’est-à-dire qu’on pourra toujours s’acheter des maisons, des voitures, du stock… par des financements ou faire des placements selon une procédure quelque peu différente de la méthode conventionnelle.

Les principes de la finance islamique ont aussi pour vertus de favoriser des développements socio-économiques harmonisés d’une société par ses aspects d’équité, de partage et de justice.

En revanche, du point vue religieux, la différence est énorme. On peut illustrer cela par l’exemple d’un homme qui a une relation intime avec deux femmes. L’une dans le cadre du mariage et l’autre dans le cadre de l’adultère. La jouissance est la même pour les deux, mais sur le plan religieux la différence est sans commune mesure. La finance islamique va donc simplement purifier la vie économique du musulman et le rapprocher ainsi de son Créateur.

Al-Kanz : Quels seront les effets à court, moyen et long terme sur l’économie française selon vous ?

Oumar Seye : A court terme, les effets de la crise sont généralement noyés dans un magma de remous, tous logés sous un mouvement de ralentissement de la croissance ou de l’activité économique.

Pour comprendre ce phénomène, il faut garder en mémoire que la mondialisation a conduit à une forte corrélation des économies entre elles. Les banques françaises sont fortement investies dans les bourses américaines et les grands groupes industriels français sont implantés un peu partout dans le monde. Un choc de marché endogène entraînera de facto un choc systémique. C’est ce qui vient de se passer.

Les grands acteurs de l’économie (entreprises et banques) réduisent leurs investissements, resserrent leurs budgets, et se désengagent des marchés et des placement à risque. Les ménages quant à eux percevront ces signaux d’alerte et préfèreront l’épargne à la consommation ; c’est le début du cycle vertueux du ralentissement.

A moyen-long terme, la nécessité de trouver des solutions induit le besoin de qualifier de façon précise l’ensemble des impacts. Dans le cas de la France, les spécialistes et le gouvernement ont déjà dressé une première liste de conséquences :
– La baisse d’activités pour les entreprises devraient entraîner un manque à gagner, au titre de l’impôt sur les sociétés estimé à près 4,4 milliards €.
– La nécessité de mettre en place des plans de relance pour l’économie et le besoin de fournir des liquidités aux établissements les plus fragiles conduira l’état français à creuser son endettement. A fin 2008, la dette publique devrait atteindre 66,7% du PIB (bien au dessus de la limite des 60% fixée par Maastricht). Les perspectives pour l’année avenir ne sont guère enthousiastes.
– Le besoin de financement relatif aux nombreuses dépenses imprévues conduira le gouvernement à gonfler ses émissions de dettes. Les prévisions font état d’émissions obligataires de près de 145 milliards pour 2009.
– Le chômage devrait atteindre des records historiques l’an prochain. Christine Lagarde estimait que l’impact des départs annoncés ces derniers mois se fera surtout sentir « dans le premier trimestre 2009 ». Fin novembre, 64 000 demandeurs venaient gonfler les chiffres de l’ANPE.

L’absence de visibilité et le manque de confiance entre les divers acteurs ne permettront pas de faire jouer de façon active l’effet multiplicateur des mesures gouvernementales.

Al-Kanz : La finance islamique est à nos portes. Quand est-ce qu’elle sera véritablement en France ? Comment voyez-vous son avenir en France ?

Oumar Seye : Le rapport Jouini et Paste remis à Christine Lagarde début décembre pose les jalons de l’implantation de la finance islamique en France. La mobilisation est désormais le maître-mot et les autorités semblent avoir pris conscience des opportunités que pourraient représenter l’afflux massif de pétrodollars en recherche de déboucher shari’a compliant.

Face à la frilosité des banques conventionnelles qui redoutent des retombées négatives pour leur image de marque, la venue d’institutions étrangères pourrait représenter une véritable impulsion dans le processus d’adoption de cette nouvelle finance sur la place parisienne. La presse a d’ailleurs récemment fait état de projets d’implantation de banques islamiques en France. Ces projets devraient dans un premier temps correspondre à des projets de banque d’investissement. On reproduirait ainsi le schéma d’implantation de la finance islamique [3] en Angleterre.

En France, l’une des principales barrières demeure la barrière culturelle. Pour l’heure, le débat de l’implantation de banques islamiques n’est ouvert qu’à un cercle très restreint d’experts.