- Al-Kanz – Economie islamique en France et dans le monde - https://www.al-kanz.org -

Les musulmans : quelle réalité économique ?

Jeudi dernier, le SPMF [1] (Synergie des professionnels musulmans de France), tout nouveau syndicat professionnel, se faisait connaître du grand public lors d’une soirée d’inauguration. Vous trouverez ci-après le texte de notre intervention.

J’ai choisi pour cette intervention de discuter avec vous d’une question pleinement d’actualité. Vu que nous n’avons que 15 minutes, il ne s’agira évidemment pas de traiter la question en profondeur, mais plutôt de vous proposer des pistes de réflexion, qui me semblent fécondes, ou qui méritent à tout le moins d’être explorées. A mon sens, parler des musulmans et de la réalité économique qu’ils représentent, c’est faire un double constat :
* Celui d’une communauté qui pèse lourd économiquement (et je vais m’en expliquer) et qui a des spécificités qui la rendent unique et intéressante économiquement parlant.
* Celui d’une communauté où l’entrepreneuriat s’impose de lui-même (je l’évoque car c’est un point important mais je ne pourrais pas le traiter faute de temps).

Les consommateurs musulmans, des consommateurs qui pèsent lourd économiquement

On a là a priori un paradoxe : quand on pense aux musulmans, on pense surtout à cité, quartiers sensibles, smicards, chômeurs, RMIstes, etc. Il n’y a pas de quoi s’en offusquer, c’est une réalité, à nuancer certes, mais une réalité quand même. Cela dit, cette réalité n’empêche pas que la communauté musulmane a un fort pouvoir d’achat. Comme je le rappelle à chaque fois que l’occasion m’en est donnée, la France connaît aujourd’hui une révolution sociologique silencieuse avec l’émergence d’une nouvelle catégorie sociologique, économique et professionnelle : celle des enfants des immigrés de la première génération, dont nous sommes pour la plupart ici, hormis évidemment les convertis qu’on n’oubliera pas. L’un des effets immédiats de cette révolution sociologique est la démultiplication du pouvoir d’achat des consommateurs musulmans. Démultiplication que l’on peut expliquer au moins par deux facteurs :

* Des consommateurs beaucoup plus nombreux : Hier nos parents avaient 6-7 enfants et le père, seul à travailler, gagnait le SMIC. Ces 6-7 enfants sont aujourd’hui adultes. Si donc hier les consommateurs musulmans représentaient un million de personnes, aujourd’hui ils sont 5-6-7 fois plus importants.

* Des consommateurs plus riches : Hier, on comptait donc un smic pour une famille de 9 personnes. Aujourd’hui, ce profil est beaucoup moins vrai. Si l’on schématise, nous sommes passés de la famille de sept enfants qui vit avec 1 000 euros à la famille de trois enfants avec un, voire deux salaires (smic et plus). Et même ceux au SMIC n’ont pas les mêmes contraintes que leurs parents. On consomme toujours plus, quand le salaire de 1 000 euros nourrit peu de bouches, voire qu’une seule bouche (célibat, mariage tardif, vie chez papa-maman, etc.).

Si l’on ajoute tous ces profils, on peut affirmer que la communauté musulmane est une communauté au fort pouvoir d’achat. Numériquement, en valeur absolue, les musulmans d’aujourd’hui ont plus d’argent que leurs parents.

Les consommateurs musulmans, des consommateurs bien spécifiques

Les consommateurs musulmans sont des consommateurs pas comme les autres. C’est pour cela qu’ils intéressent et que de très nombreux acteurs économiques s’intéressent à leur porte-monnaie.

Des consommateurs français
Les consommateurs musulmans ont certes des habitudes alimentaires exotiques : le couscous, le mafé, la hrira, le manioc, etc. Les musulmans d’aujourd’hui continuent à manger comme on mange au pays. Mais parce qu’ils sont des produits de la société française, qu’ils sont de bons petits Français (ne voyez rien de péjoratif dans cette expression bien au contraire), leurs habitudes de consommation, au-delà des spécificités culinaires liées à leur pays d’origine, sont celles de n’importe quel autre Français. C’est pourquoi eux aussi sont regardants sur la qualité des produits, sur l’origine, sur le mode de fabrication, etc.

C’est pourquoi aussi les musulmans d’aujourd’hui accompagnent cette tendance générale que l’on constate en France et ailleurs qui consiste à se soucier de ce qui se trouve dans son assiette. Avec une exigence : la garantie du halal, et plus généralement le respect de tout ce qui a trait à l’islam. D’ailleurs « halal » ne doit jamais être entendu de façon restrictive et limitée à l’alimentation. Le halal, c’est ce qui est permis par Allah.

Une meilleure connaissance de l’islam
Les musulmans en France aujourd’hui sont plus savants que leurs parents, du reste souvent analphabètes. Ils ont un savoir que leurs parents n’avaient pas, la possibilité d’apprendre, de comprendre et de trouver réponse à leurs questions très rapidement.

Des musulmans plus pratiquants
Je passe vite sur ce point. Tout le monde peut le voir. Les mosquées sont plus nombreuses qu’hier et plus remplies qu’hier. Et les musulmans sont moins complexés s’agissant de leur pratique religieuse.

Des musulmans très attachés à leurs principes
Ce qui nous réunit aujourd’hui, outre le fait que nous soyons entrepreneurs, c’est l’islam. Il y a quelque chose de très intéressant et de très spécifique aux musulmans, c’est que, quelque soit leur degré de pratique et d’observation des recommandations canoniques, ils restent attachés à l’islam et notamment au halal. J’aimerais évoquer une anecdote malheureuse lue dans le Parisien : suite à une série de braquages dans le 19e arrondissement de Paris, un épicier – musulman – pestait contre ces braqueurs, eux-mêmes musulmans selon lui (des Arabes et des Noirs) et disait : « Ils nous braquent, ensuite ils reviennent pour acheter et nous demandent si nos sandwichs sont halal. » Même lorsqu’ils ont des pratiques en totale contradiction avec l’islam, nombre de musulmans se soucient tout de même de certains principes. Il y a donc quelque chose de profond qui rattache le musulman à l’islam. Aujourd’hui, cet attachement est bien plus affirmé. Le musulman est en effet plus attaché à son identité que ne l’étaient ses parents.

Et après ?

Une fois ce constat global établi, que dire, que faire ? Et après ? Les musulmans ont des sous, les musulmans ont des besoins (ce qui fait « cling » dans la tête de l’entrepreneur toujours en quête de nouvelles offres à proposer à des clients potentiels). Malgré tout cela, les consommateurs musulmans ne trouvent toujours pas satisfaction dans ce qu’on leur offre, ni dans la qualité, ni dans l’éventail des produits proposés. Et après donc ?

Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler qu’en tant que musulmans nous avons l’obligation de manger halal, d’acheter halal, de vendre halal, de vivre halal. Ni de vous rappeler que le musulman n’est pas un spectateur ni un contemplatif, mais un acteur. Ni encore de vous rappeler que celui qui peut a un devoir sur celui qui ne peut pas. Que celui qui ne peut pas a un droit sur celui qui peut. Et nous, entrepreneurs, nous pouvons.

De deux choses l’une :
– soit nous continuons à laisser à d’autres le soin de faire, et souvent mal faire, pour ne pas dire presque tout le temps mal faire, ce qui nous incombe, et nous continuerons à nous plaindre parce que untel bâtit sa fortune en roulant les musulmans, parce que telle grande entreprise investit avec ses gros sabots le marché des consommateurs musulmans en ne respectant rien, ni ces consommateurs ni l’exigence de halal, toujours au sens large, parce que, parce que, parce que…

– soit on se prend en main, on cesse de pleurnicher, on retrousse nos manches, on travaille dur et sincèrement, mukhlissan liLlah et on œuvre pour améliorer notre quotidien et le rendre plus conforme aux exigences du Coran et de la Sunnah.

Je veux croire que le SPMF est la manifestation concrète de cette volonté de faire, de cette prise de conscience qu’il faut faire et tout simplement de cette prise en main. Merci pour votre attention.