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Idée reçue n°3 : La finance islamique est réservée aux riches et aux marchés de gros

Finance islamique. Nous poursuivons la série d’articles consacrés à la finance islamique en partenariat avec l’Acerfi et l’Aidimm, d’en finir avec ces idées reçues. Aujourd’hui, Anass Patel, président de l’Aidimm revient sur l’idée selon laquelle la finance islamique ne concerne pas le citoyen lambda.

Idée reçue n°3 : La finance islamique est réservée aux riches et aux marchés de gros

Faux. La finance islamique en France est surtout considérée pour l’énorme gisement de fonds brassé par les pays du Golfe. Les chiffres souvent avancés montrent la puissance des pétrodollars et leur potentiel de croissance élevé : estimé à 840 milliards de dollars aujourd’hui avec une croissance annuelle d’environ 15 %, le marché de la finance islamique mondiale pourrait atteindre les 1 000 milliards de dollars dès 2010 et beaucoup plus par la suite d’après les spécialistes. Mais qu’en est-il en vérité sur la composition de ces fonds et de la pratique commerciale des banques islamiques en général (clientèles de particuliers ou d’institutionnels) ?

Les statistiques sont claires : plus de la moitié de ce marché est détenue par les banques commerciales qui montrent également le fort rôle de l’intermédiation financière que jouent les banques islamiques. Le reste du marché est composé des boutiques de banques d’affaires pures comme les fonds de capital-investissement ou immobiliers, des fenêtres islamiques des banques conventionnelles internationales et des produits islamiques tels que le takaful (assurance), des sukuk (titres d’investissement).

La banque de détail, un moteur de développement

Par ailleurs, les pays qui ont des parts de marché de finance islamique importantes sont pour la plupart des pays dont le système bancaire islamique est très développé, démontrant s’il en était besoin, que c’est le marché de détail qui permet à la banque islamique de mieux établir sa présence. L’histoire du développement de la finance islamique nous montre également que l’un des facteurs de croissance de cette industrie dans les années 80 était lié tout particulièrement à la montée en puissance de la clientèle grand public. En effet, le modèle de la banque islamique déploie sa pertinence auprès des particuliers pour qui elle offre des produits spécifiques pour la collecte des dépôts (qard hassan ou wadî’ah) ainsi que des comptes d’investissement (PSIA ou comptes d’investissement de partage des profits) rémunérés selon la performance globale de la banque. Si la banque islamique n’est par conséquent pas réservée au marché de gros (investissement, grandes entreprises ou grands projets d’infrastructure) comment alors expliquer qu’en Grande-Bretagne, sur les six institutions financiers islamiques agréés, on dénombre quand même quatre banques islamiques d’affaires positionnées sur le marché des institutionnels ?

Le modèle britannique à perfectionner

Le marché britannique a en quelque sorte donné naissance à la finance islamique européenne, notamment par l’ouverture de la première banque islamique anglaise créée en 2004, dont les capitaux initiaux étaient apportés par des investisseurs du Golfe mais ouvert par la suite à tout le monde sur la bourse londonienne. La Banque IBB, dès le départ positionnée comme une banque de détail, contraste dans ce marché des investissements internationaux recherchant les produits de la banque d’affaires plus faciles à structurer et plus rentables rapidement. En effet, les autres banques d’affaires islamiques qui opèrent en Grande-Bretagne sont principalement tournées vers leurs clientèles d’affaires du Golfe, des gros investisseurs du Qatar, Bahreïn ou autres Koweït afin d’accompagner leurs investissements en Europe et à partir de la place de Londres, plus compatibles avec leur mode de fonctionnement. Aujourd’hui, le modèle IBB fait un retour en force, dans un marché bancaire sinistré, où la confiance envers les banquiers a pris un gros coup. Les clients, et pas seulement musulmans, préfèrent placer leur compte dans des banques dont les produits sont simples, clairs, pas plus chers et dont leur éthique leur a préservées des produits dits toxiques.

Une banque commerciale… pour tous

Mais la banque islamique authentique n’est pas réservée à une clientèle fortunée. Il ne s’agit que d’une question de positionnement stratégique et de politique marketing. La banque islamique, qui comme cela a été rappelé dans les précédents articles procède dans un but lucratif, mais également avec un objectif social sous-tendant une éthique de la responsabilité sociale et caritative, notamment par le biais de leur engagement actionnarial et de leur politique de redistribution en vertu de la zakat (impôt social purificateur et pilier de l’islam). On peut dire qu’en dehors des pays majoritairement musulmans, les banques islamiques ont eu du mal à pénétrer le marché de masse, car d’une part les banques conventionnelles existantes étaient déjà très présentes et d’autre part le coût de développement d’un réseau suffisant pour couvrir les territoires de cette clientèle est assez important.

En définitive, si la banque islamique ne répond pas d’une logique de clientèle exclusivement institutionnelle et riche, son modèle de développement reste à peaufiner dans les pays non musulmans, entre l’image des banques qui ne prêtent qu’aux riches et qui veulent des profits rapides.