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Haïti : des humanitaires musulmans témoignent

Arslam Nusrat et Irfan Akram, deux humanitaires appartenant à l’ONG Muslim Hands, témoignent depuis Haïti où ils se trouvent.

Attendre à la frontière pour entrer à Haïti est une expérience très éprouvante.
Arslan Nusrat – Port au Prince 19/01/2010

Partout, on entend les gens parler de ces débordements de violence, et, dans certains cas, des secouristes sont tués dans ce chaos. Il y a beaucoup de personnes désespérées ici ; elles n’ont pas de quoi se nourrir et sont à la rue.

Ces gens perdent vite espoir et beaucoup d’entre eux sont en colère. On comprend facilement pourquoi en regardant autour de soi. Il y a beaucoup de travail à faire ici et le devoir d’atteindre un maximum de ces personnes occupe mon esprit.

Notre premier convoi se compose de deux camions et d’une camionnette que nous avons chargée de nourriture et d’eau, et ces approvisionnements ont déjà attiré beaucoup d’attention. Il y a déjà des accrochages qui éclatent ici et là sans même avoir mis les pieds dans la zone principale du désastre. Les régions frontalières présentent clairement un danger. Avec l’heure qui tourne, nous décidons d’entrer droit dans Port-au-Prince sans attendre l’arrivée de notre garde armée.

C’était une décision que j’espérais ne pas avoir à regretter après, seulement, nous n’étions plus en mesure d’attendre plus longtemps. Si nous étions partis plus tard, nous serions arrivés dans la nuit à Port-au-Prince et cela aurait été un grand risque que nous ne pouvions prendre.

Le trajet de trois qui sépare la frontière de la ville de Port-au-Prince a été un déchirement total. C’était difficile de ne pas se sentir épuisé physiquement et moralement. A peine entré dans la ville, on sentait l’odeur nauséabonde des corps en décomposition. Sous les décombres, il y a beaucoup plus de corps sans vie et avec une température de 32 °C, l’odeur est encore plus forte. La vue de ces cadavres défigurés et éparpillés dans les rues est tellement surréaliste que même la plus sombre des imaginations ne pourrait évoquer de telles images. Je n’arrive pas à croire qu’à l’instant même, c’est bel et bien réel.

Les familles, sans abris, qui ont survécus vivent avec des draps, seul « toit » qu’elles ont pour se protéger du soleil brûlant Elles vivent entre les cadavres qui remplissent les rues quartier après quartier. C’est presque comme si les décombres faisaient partie du paysage.

« Par ici ! Nous avons des personnes coincées sous les décombres ! »

Irfan Akram, Port-au-Prince le 19 janvier 2010.

Nous nous attendions bel et bien à trouver des personnes désespérées à Port-au-Prince, mais les voir par centaines et milliers, c’était insupportable. Entre les clameurs des voix et le vrombissement des camions, on comprenait des bribes de ce que les gens criaient « Aidez nous, aidez-nous… on a besoin de nourriture » et « Par ici ! Nous avons des personnes sous les décombres ! ». Certains demandaient de l’aide en plaçant tout simplement des pancartes sur leurs abris de fortune.

Vous entendez certainement aux nouvelles que l’aide est en train d’être répartie, mais croyez-moi, tout ce qui est fait est tout simplement insuffisant et là où on se trouve, l’aide ne parvient à aucun des endroits touchés que l’on a pu voir. Trois heures plus tard, nous arrivons à Port-au-Prince dans un lieu appelé “Masjid Tawheed”. Des centaines de familles – musulmanes comme non musulmanes – étaient entassées et attendaient patiemment de l’aide.

Il n’y a ni électricité, ni eau courante et aucune installation sanitaire, et malgré tout cela, un étrange calme y règne. Dans la cour de la mosquée, il y a presque une atmosphère de siège. C’est tellement difficile à décrire de mettre des mots sur ces scènes.

Se risquer à sortir n’est pas quelque chose facile, personne ne s’y aventure à moins que cela soit absolument nécessaire. Il y a énormément de véhicules militaires lourdement armés et encore plus de soldats, et pourtant, la dernière chose que l’on puisse dire de cette ville est qu’elle soit sécurisée.

Nous avons auprès de nous un groupe de volontaires de Muslim Hands et des personnes locales qui se sont unis pour apporter de l’aide. On travaille la nuit à l’aide de torches pour préparer des colis alimentaires prêts à être distribués par la suite. Aujourd’hui, on a utilisé une petite camionnette pour distribuer de petits lots d’assistance à quatre endroits autour de la capitale.

Nous avons déterminé quatre autres lieux où la distribution a lieu en ce moment même. Ce que nous avons n’est rien face au besoin que l’on affronte. Cela, est dû au fait que le ravitaillement s’épuise en quelques heures. Des millions de personnes ici attendent qu’on leur tende le bras.