- Al-Kanz – Economie islamique en France et dans le monde - https://www.al-kanz.org -

Témoignage : le vertige de mort chez le croyant dépressif

depression
Shutterstock
[1]

par C.P., traductrice

La dépression me piège dans une spirale vicieuse. Je souffre dans mon corps de douleurs, de fatigue, de sommeil chaotique, d’appétit perturbé, de troubles psychosomatiques – sensations épuisantes. Je souffre dans mon cœur de la diminution du plaisir et du repli envers autrui, d’une vie devenue terne et sans consistance, sans couleurs, sans éclat.

Je souffre dans mon intellect du manque d’attention bloquant ma mémoire, ma concentration, mon apprentissage. Quelles ambitions nourrir alors que je me sens écrasée ? La dépression désorganise tout mon quotidien. Y compris hélas mon élan vers Dieu. J’ai fouillé et interrogé, je n’ai guère trouvé de références chez nos savants à ce sujet, du moins, dans les langues que je connais. Les incertitudes me tenaillent sur le plan factuel – ce que j’omets ou commets – et aussi sur le plan spirituel.

Pourquoi m’envoyer cette pathologie qui paralyse littéralement ma pratique et souille ma foi ? Quel est le sens des épreuves qui s’interposent dans l’adoration de la créature vers le Créateur ?

Dis : « Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. Car Allah pardonne tous les péchés. Oui, c’est Lui le Pardonneur, le Très Miséricordieux ».

Coran, sourate 39, verset 53

S’il est bien un verset que je ressasse dans ma dépression, c’est celui-ci. Car la dépression détruit le goût de la joie, l’optimisme, la confiance en soi et, finalement, l’espoir, tous les espoirs.

La dépression est le désespoir, la certitude que seuls des ennuis m’attendent et que je serai incapable ou indigne de les surmonter, que mes péchés me condamnent sans recours. Cet état terrifiant, je l’ai compris, n’existe pas dans la gamme des sentiments humains habituels ; seuls ceux affectés de facteurs génétiques, métaboliques et psychiques à la fois risquent de traverser ces affres.

C’est dommage quant à la solitude implacable qui s’abat sur un dépressif ; c’est également réjouissant de savoir que l’incompréhension de notre entourage renvoie à leur santé indemne sur ce plan. Faut-il alors dire « al hamduliLlah » ou « al hamduliLlah ‘ala kulli hal » [« louange à Dieu » ou « louange à Dieu en toutes circonstances » NDLR]? Je ne sais plus comment accueillir cette dépression dans ma foi : le bien et le mal se brouillent. Quel sens attribuer à ce phénomène ?

Lors d’un épisode dépressif majeur, les actes tombent en panne. La maladie bousille la faculté d’initiative et le recueillement nécessaires à la prière, au jeûne, aux comptes pour la zakât et aux autres adorations du croyant. Je m’en veux de ces manquements.

Lorsqu’un croyant normal se reproche quelque méfait, il multiplie les adorations pour racheter sa faute. La culpabilité d’une dépression produit l’effet inverse : si accablante et irrémédiable que je n’envisage même plus de réparer mes torts réels ou imaginés. Le découragement total.

La maladie s’attaque aussi aux concepts tissant la spiritualité. J’ai beau croire de tout mon coeur à la Puissance et à l’Omniscience de Dieu, j’en viens à friser le blasphème lorsqu’il s’agit de Sa Miséricorde. « Guéris-moi ou achève-moi », Lui dis-je en mes heures les plus sombres.

Car la douleur me submerge à tel point que je me lasse même d’espérer, le pessimisme me peint en noir toute perspective d’avenir, l’idée suicidaire devient projet… la dépression asphyxie mes émotions, mes sensations, mes convictions ; que reste-il de moi ? Alors j’implore ar-Rahman, ar-Rahim, Celui Qui a voulu que les humains le nomment ainsi à chaque sourate, je Le supplie de me rappeler à Lui car je n’en peux plus et je m’en veux d’éclabousser mes proches.

Marie mère de Jésus n’avait-elle pas souhaité trépasser lors de la naissance de son fils ? Et puis, une dame des Ansâr, épileptique, avait demandé au Prophète si Dieu voulait bien la rappeler. Ces croyantes se sont trouvées englouties dans une insoutenable souffrance – physique, psychique, sociale, qu’elles ont crue sans issue.

Lorsque je reprends quelque peu mes esprits, j’invoque le Seigneur des Mondes comme notre Prophète (saws) nous l’a enseigné : fais-moi vivre si c’est meilleur pour moi, fais-moi mourir si c’est meilleur pour moi. Le simple fait que le Prophète (saws) ait indiqué cette invocation prouve que cet état de désespoir peut coexister avec une sincère foi en Dieu.

L’Envoyé d’Allah n’a pas transmis en vain ses propos. Des générations de croyants avaient besoin de savoir comment se positionner envers Dieu lors du désir de mort. Le savoir me réconforte dans ma foi : oui, les croyants les plus éminents ont aussi ressenti cette bouffée de détresse où la vie devient fardeau.

Moi aussi, je perds de vue la Miséricorde de Dieu et la maladie me mène à une impasse ; le postulat de nullité, de pessimisme, de vide et de désespoir devient conclusion, dont l’aboutissement mène au suicide ouvert ou déguisé. Je me laisse mourir à petit feu, espérant un accident qui mettra terme à mes tourments. Tout en sachant bien sur le plan intellectuel qu’il s’agit d’une illusion car notre existence ne se borne pas à ce monde. Je suis simplement perdue, voilà tout.

Pourtant les recours existent ; la thérapie sert à mieux comprendre l’effet de ce mal et à en anticiper les pièges. Or, à l’heure actuelle je retrouve les aptitudes normales qui me sont propres. Je mesure combien ce manque de savoir et de compréhension ouvre grand la porte à shaytan et aux mensonges de la dépression.

Ce répit ou cette guérison me permet, par la Grâce de Dieu, de prendre du recul sur ces pensées horribles me travaillant en permanence. L’élan vers Dieu revient, le goût de la connaissance reprend. Je veux mieux comprendre ma religion et mon Seigneur et claquer cette porte béante sur le gouffre des tentations et du brouillage dans la foi.

La pureté spirituelle se remporte de haute lutte, je le sais bien. Si je ne vois pas ou plus la Miséricorde de Dieu, peut-être bien que je ne l’ai pas assez comprise et assimilée. Le travail m’attend.