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ACN : la fable du renard, du pigeon et de l’opportunité (1)

Audi R8 et ACN
Crédit – Luuk Nugteren [1]

C’est bien une Audi R8 qui est garée pile à l’entrée de la salle de conférence. L’Audi R8, je pourrais t’en parler pendant des heures, mais comme une image en dit parfois plus que des mots, tu pourras juger par toi-même qu’il n’existe pas de plus élégant moyen de se rendre d’une station d’essence à la suivante. Pour se la procurer, rien de plus facile. Tu peux, au choix :
1- devenir gangster : dans la finance, la drogue, la prostitution, le pillage de l’Afrique, etc.
2- devenir une star du football ou du cinéma
ou
3- devenir RVP ACN

Avant que tu poses la question RVP ACN, ça veut dire « Regional Vice President » chez « All Communication Network ». Ca en jette pas vrai ? En plus on te donne un pins et tu as le droit de parler comme ça :

On va te dire que dans la vie, il y a les gagnants et les perdants

Là tu te demandes peut être ce que c’est que « c’topportunité » qui va te permettre de devenir riche sans braquer une banque. Eh bien c’est très simple, il te suffit de venir à une de ces incroyables conférences pour le savoir et avoir la chance, toi aussi, de devenir le conducteur d’une voiture de sport en location, de porter une chemise avec un col disco et un costume qui brille. Et ça, vois-tu, c’est la vraie réussite selon ACN. En vérité, une fois qu’on t’a convaincu de venir à la conférence, l’affaire est quasiment pliée. On va te dire que dans la vie, il y a les gagnants et les perdants, ceux qui se défoncent et ceux qui subissent, ceux qui profitent de « l’opportunité ACN » et les ignorants. On va te montrer des gens « comme toi » qui ont « réussi » et font la fierté de leur maman-femme-de-ménage qu’on fait venir sur la scène pour toucher ton cœur, alors qu’elle ne comprend rien à ce que son fils fait comme métier. On va t’expliquer qu’ACN est une grande entreprise soutenue par des milliardaires comme Donald Trump et qu’il ne tient qu’à toi de saisir ta chance, sinon quelqu’un d’autre le fera à ta place. On va te faire croire que l’activité d’ACN est de vendre des systèmes de télécommunications, comme n’importe quelle autre société du secteur et que, si tu n’as pas trouvé une carrière qui permette d’exprimer ton talent, alors cette opportunité est faite pour toi.

On va te dire que chez ACN on accepte la différence. Si tu es musulman, tu peux faire ta prière à l’heure. Si tu portes le hijab, ce n’est pas un problème ici tu ne seras pas jugée. Tu ne dépends plus d’un patron qui passe la journée à te fliquer. Ce que cette société d’injustice et de discrimination t’a refusé, ACN va te permettre de t’en saisir et d’accéder ainsi au statut que tu as toujours convoité. Le même discours, bien rôdé et ciblé en direction des plus démunis, des plus discriminés, de ceux qui ont le plus faim de réussite. Ceux qui seront les victimes les plus faciles quand il faudra les convaincre de signer un chèque de 477 euros en échange du rêve américain… Car c’est bien de cela qu’il s’agit : convaincre les amis, la famille, les voisins de se saisir de la fameuse « opportunité ACN ».

Parmi ceux qui t’aiment, qui pourrait te dire « non » ?

Ça commence par un coup de fil. ACN te fournit le listing des gens que tu devrais appeler. On t’apprend à réciter un texte pour les convaincre, on t’enseigne les contre-arguments. On t’incite à jouer sur la fibre émotionnelle et sur le lien qui te lie à tes frères et sœurs, à tes cousins et oncles, à tes amis d’enfance. « Je démarre une activité et j’ai besoin d’un coup de main… » Parmi ceux qui t’aiment, qui pourrait te dire “non” ? C’est là-dessus que mise ACN. Une fois le premier cercle épuisé, tu te retrouves à appeler la tante à qui ta mère ne parle plus depuis des années, le beau-frère que tu ignores à chaque dîner de famille, le voisin un peu paumé qui n’est pas très futé et que tu pourras facilement influencer. S’ils disent “non”, tu as tout ton temps pour les harceler, tu les auras à l’usure. Et si tu n’y arrives pas, ramène-les à la présentation, on t’aidera…

ACN se présente comme un système de vente de services télécom. Mais ce que font chaque jour les membres du système, c’est de convaincre de plus en plus de monde de rejoindre leurs rangs et non de se concentrer sur le service et les produits qu’ils prétendent vendre. Avant de signer et de payer, tu es convaincu que c’est pourri. Après avoir signé, tu fais tout ce que tu peux pour y croire et convaincre les autres de venir rejoindre ton « équipe ». Tu es obligé d’y croire, sinon ceux qui sont venus à ACN par ton intermédiaire commenceront eux aussi à douter. Grâce à ACN, découvrez une nouvelle et totale liberté de penser cosmique vers un nouvel âge réminiscent…

Vous est-il arrivé d’avoir le sentiment de parler à un robot ? Pour ma part, ça m’est arrivé deux fois. La première fois, c’était une secte. La deuxième fois c’était quelqu’un d’ACN. Le lien entre les deux ? Ils font leur da’wa, envers et contre tous, en essayant de convertir par tous les moyens leurs amis, leur famille de rejoindre un système dont eux même ne voulaient pas la première fois qu’on les a abordés. La jeunesse des banlieues de France est l’une des cibles prioritaires d’ACN. De quartier en quartier, le « système ACN » se propage comme un virus. En échange d’argent, un directeur d’école musulmane a même accepté de prêter ses locaux.

Fatwa shopping

Les musulmans sentent bien qu’il y a quelque chose qui pose problème dans le système d’ACN. Pour ça aussi, les membres d’ACN ont une réponse. Sachant que « l’imam du coin » n’a en général pas de formation approfondie en droit, en économie et en jurisprudence islamique des transactions, c’est facile d’obtenir de lui une approbation. Il suffit de présenter ACN comme un système de franchise qui permet aux musulmans de s’affranchir des discriminations et de l’hostilité dont ils sont victimes, tout en trouvant une hypothétique indépendance financière pour les plus zélés. Si on ajoute à cela le risque de délinquance dans les quartiers et l’échec scolaire de certains de nos jeunes, on peut comprendre ce qui peut pousser certains de nos papas et de nos oncles à ne pas trop être regardant sur ACN. « Tant que c’est légal et que ça leur évite des bêtises… »

Le seul petit hic, c’est que quand on demande à des savants musulmans ayant une connaissance réelle du dossier et la légitimité pour pouvoir statuer, 9 avis sur 10 considèrent que les pratiques d’ACN sont interdites en islam et le 10e avis les tolère sous conditions A, B, C, D, E… qui dans le cas d’ACN ne peuvent être vérifiées, puisque cette « entreprise » refuse strictement de communiquer ses chiffres comptables pour vérification de leur activité réelle. Les principaux arguments avancés sont les procédés mis en œuvre pour convaincre les gens de rentrer dans le système, ainsi que l’incertitude (gharar) qui porte sur les revenus qu’on reçoit en échange du paiement initial. Par ailleurs, les conséquences sociales, en terme de rupture fréquente de liens familiaux et amicaux ainsi que la perte de temps et d’espoir d’une jeunesse en difficulté, peuvent renforcer la portée de ces avis.

Ça paraît tellement insensé de se dire que, dans un tableau si noir, il y en a quand même qui vont essayer de trouver la petite faille, le petit avis minoritaire qui va leur permettre de nourrir le faible et hypothétique argument qui va les auto-convaincre (et leurs suiveurs avec eux) que le château de cartes ACN est un projet dans lequel un musulman peut se lancer. Certains se réfugient derrière le fait que « le Coran n’interdit pas ACN » de manière claire et explicite comme l’alcool ou le porc. En anglais, on appelle ça du « fatwa shopping ». C’est quand on fait le tour des imams jusqu’à ce qu’on en trouve un qui nous autorise à faire ce que les autres ont déconseillé, voire interdit.

La suite : Démontage de la boîte noire ACN (2) [2]

par Marwan Muhammad, chroniqueur régulier