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Marine Le Pen s’en prend au halal, mais craint le casher

L’offensive de Marine Le Pen contre le halal intervient à un moment où la campagne électorale de celle qui rêve de devenir présidente de la République s’essouffle. Contrairement à ce qu’elle affirme, il ne s’agit pour elle ni de permettre une plus grande transparence sur le marché de la viande, ni de venir au secours des consommateurs floués par l’opacité réelle, voulue et entretenue, non pas par les religieux, mais par les industriels, ni même de lutter contre la souffrance animale. Madame Le Pen n’en veut pas à l’abattage rituel à proprement parler, mais bien au halal et évidemment aux musulmans.

Du Bardot réchauffé, mais dépassé

Pendant des années, les associations animalistes ont laissé Brigitte Bardot occuper l’espace médiatique jusqu’à constater que les diatribes répétées de l’ancienne égérie du cinéma français nuisaient à leur cause. La véhémence des propos, leur caractère controversé, sanctionné du reste par la justice française (voir Étourdissement préalable : Brigitte Bardot condamnée à 15 000 euros d’amende [1]), mais aussi l’étrange sélectivité de ses attaques ruinaient tout le travail réalisé en amont : Brigitte Bardot, comme Marine Le Pen aujourd’hui, s’en prenait systématiquement et uniquement non pas à l’abattage rituel, mais à l’abattage halal, épargnant toujours avec soin l’abattage casher.

Cette posture n’étant plus tenable, le groupement d’associations animalistes, avec en tête l’OABA (oeuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs), ont convaincu la fondation Bardot de ne plus tirer à boulets rouges sur le halal tout en faisant silence sur le casher. D’où le revirement récent dans la communication tant de Brigitte Bardot que des associations animalistes : il fallait dès lors évoquer l’abattage rituel, halal et casher, et non plus seulement l’abattage halal. Ce qui explique la mention explicite sur l’une des affiches de la vaste campagne d’affichage anti-abattage rituel de la fin 2010.

Les affiches retoquées par l’ARPP
Brigitte Bardot et ses amis affichent leur propagande

Précisons que cette affiche a été retoquée par l’ARPP (autorité de régulation professionnelle de la publicité) qui a interdit aux animalistes de la placarder dans les rues. Selon nos informations, la mention « casher » en est la principale raison ; ce que Stéphane Martin, directeur général de l’ARPP, a néanmoins démenti [2], suite à la publication d’un de nos articles.

Le casher plus problématique que le halal

Or l’abattage casher, au fond, ne diffère en rien de l’abattage halal. Il est même plus problématique, comme le révélait en 2003 une note de la direction générale de l’alimentation, dans laquelle on peut lire ce qui suit :

En abattage casher, il est à signaler que lors des égorgements des animaux, les sacrificateurs n’iraient pas jusqu’au bout de la technique (exemple : une carotide sectionnée) pour ne pas laisser de trace sur les os des animaux qui entraîne un retrait du circuit casher. Ces pratiques peu ou mal maitrisée peuvent être la cause de souffrances inutiles pour l’animal.

De même, le déclassement de la viande casher, redirigée dans la filière classique sans que cela soit in fine indiqué aux consommateurs, fait par définition partie de l’abattage casher : les juifs ne consomment pas les parties arrière de la carcasse d’une bête, car elles leur sont impropres à la consommation. Dans le cas du halal, les morceaux de viande sont déclassées pour des raisons de rentabilité économique. Elles n’en demeurent pas moins halal. Chez les juifs, les parties déclassées ne sont pas casher et ne peuvent en aucune manière être vendues à des bouchers juifs. Dans la filière casher, le déclassement est une question de survie économique, dans la filière halal, un confort.

Cette réalité incontestable, ces faits irréfragables que Marine Le Pen ne peut ignorer, puisqu’elle affirme avoir été approchée par Brigitte Bardot, spécialiste de la question, sont particulièrement gênants. Il ne faut les évoquer. Les opposer à Madame Le Pen abîmerait sa croisade anti-halal et l’obligerait à, non plus s’en prendre uniquement à la viande halal, mais à s’indigner bien plus encore du cas de la viande casher. Impossible, car 1) la polémique serait dénaturée, les musulmans ne seraient plus cette cible idéale, 2) s’en prendre aux juifs comme elle s’en prend aux musulmans serait suicidaire. Médiatiquement et politiquement. D’autant que le CRIF s’inquiète particulièrement depuis 2010 des menaces sur l’abattage casher (voir Abattage casher : le CRIF appelle au lobbying [3]).

La plainte du FN, une vaste plaisanterie

La plainte qui aurait été déposée ce matin par le Front national, contre on se demande bien quoi et qui, est une farce, un artifice électoraliste pour occuper la scène médiatique et renverser les sondages aujourd’hui défavorables. L’abattage rituel n’est pas plus cruel que l’abattage non rituel. Ce serait même le contraire selon certains scientifiques, comme le rappelait un boucher de la région parisienne Yves-Marie Le Bourdonnec sur le plateau du Grand Journal (Canal+) [4] et dans l’émission Des Clics et des Claques [5] (Europe 1) ou encore le scientifique Joe Regenstein : Joe Regenstein : « l’abattage rituel n’est pas plus cruel que l’abattage non rituel » [6].

Plus généralement, la diatribe de Marine Le Pen est d’une piquante inconsistance. La présidente du Front national a dû changer plusieurs fois de version depuis sa première sortie la semaine dernière, balbutiant au micro de la journaliste Ruth Elkrief des réponses bricolées par son équipe de campagne, qui semble maîtriser Google, et allant jusqu’à se parjurer en évoquant l’Europe qui selon elle serait contre l’abattage rituel (sic). Cette fois, les médias ne se sont pas laissé prendre, même si une certaine complaisance empêche cet indispensable fact-checking qui serait fatal à Marine Le Pen.

Au-delà de toute cette polémique et ses petits calculs politiciens, il importe que les juifs et les musulmans fassent oeuvre de pédagogie et expliquent en quoi l’abattage rituel, tant halal que casher, ne nuit ni aux consommateurs non musulmans et non juifs, ni aux animaux. La viande non casher et non halal ne naît pas dans les fleurs ni dans les choux, mais provient de la même industrie qui par sa nature-même accroît la souffrance animale. Aidez les animaux, ce n’est pas s’en prendre aux musulmans et aux juifs, mais c’est bien repenser tout le secteur agro-alimentaire.