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Abattage rituel : la volte-face communautariste de Manuel Valls

Voici ce que l’on peut lire dans une dépêche AFP, publiée dimanche soir.

Rebondissant sur les récentes polémiques autour de la viande halal et casher, Manuel Valls est “revenu sur le climat ambiant qui est celui d’une stigmatisation croissante des pratiques religieuses”, ajoutant que “l’Etat n’a pas à se préoccuper des préceptes alimentaires” des Français.

C’est donc Manuel Valls, communautariste sélectif, plein de zèle lors de l’affaire de la crèche Baby loup, qui affirme, à l’occasion de la journée organisée par le consistoire central [1], à la presse que l’Etat n’a pas à se préoccuper des préceptes alimentaires des Français. Considérons que par Français, il faille entendre l’ensemble des populations vivant en France.

L’insupportable Franprix halal

Ce propos est tout bonnement extraordinaire. Une chose est sûre : Manuel Valls a un culot monstre. Celui-là même qui depuis des années, dès qu’il s’agit d’islam, fait preuve d’un zèle à toute épreuve, aurait totalement changé de posture ?

Souvenons-nous. Manuel Valls s’illustra en 2002 dans un acharnement contre des entrepreneurs musulmans qui avaient osé ne pas vouloir vendre ni alcool ni porc dans une franchise Franprix dans sa ville d’Evry, comme nous le rappelle un article toujours en ligne de Libération [2].

Halal : quand Manuel Valls retourne sa veste
Capture d’écran de Libération.fr [2]

L’affaire à l’époque avait fait grand bruit. Deux entrepreneurs, les frères Djaizari, avaient eu le malheur de croire que la liberté d’entreprendre était en France un acquis pour tous. Devançant le Quick “halal”, qui, près de dix ans plus tard dans une stratégie de segmentation particulièrement heureuse d’un point de vue entrepreneuriale, a décidé d’adapter son offre à sa zone de chalandise, les deux entrepreneurs avaient choisi d’ouvrir un commerce de proximité en s’adressant particulièrement, mais non exclusivement, à la communauté musulmane.

Halal : quand Manuel Valls retourne sa veste
Reportage de France 2, 9 décembre 2002 (disponible sur Dailymotion) [3]

Insupportable pour Manuel Valls qui commit aussitôt une lettre singulièrement comminatoire, faisant pression sur le groupe Casino, propriétaire de Franprix, et menaçant d’envoyer le service d’hygiène, arme du pauvre quand on est édile, mais que l’on n’a pas la loi avec soi. Et quand on n’a pas la loi avec soi et que l’on est le petit maire d’une ville quelconque de banlieue, on se fait justice soi-même.

Manuel contredit Valls

Relisons un extrait de l’article de l’époque paru dans Libération.

Je vous saurai gré de bien vouloir rétablir le fonctionnement normal de ce magasin se prévalant de l’enseigne Franprix que j’ai également saisie du dossier dans les plus brefs délais », intime Manuel Valls.

Manuel Valls qui aujourd’hui, toute honte bue, et quelques mois après avoir mené croisade contre une employée musulmane voulant porter le hijab sur son lieu de travail, nous explique presque la bouche en cœur que l’État n’a pas à se préoccuper de ce que mangent ou refusent de manger les Français. Ce même Manuel Valls qui parvint à ses fins après avoir explicitement menacé les frères Djaiziri s’il ne réussissait pas à les mettre à l’amende.

[Manuel Valls] Qui menace quasiment d’envoyer la troupe : « Dans le cas contraire, j’utiliserai, dans les prochains jours, tous les pouvoirs de police dont je dispose.

Cette menace, Manuel Valls, l’a mise à exécution en envoyant le service d’hygiène*. Il réussit à faire fermer le magasin pour officiellement “conditions d’hygiène non conformes”, décision par la suite cassée par la Justice, comme le rappela lors de la polémique sur les Quick “halal” le journal Le Monde [4]. Mais le mal était fait, les frères Djaizari, qui étaient dans leur droit, jetèrent l’éponge. Manuel avait gagné.

Une volte-face contrainte

Comment dans ces conditions expliquer cette soudaine volte-face ? Voilà des années que Manuel Valls se complait dans le rôle du dur, de l’intransigeant socialiste en matière de laïcité, et le voilà soudainement épris d’aménité à l’égard d’une pratique par essence religieuse. Le maire d’Evry aurait-il subitement mis de l’eau dans son vin ?

Non, évidemment. Il suffit de se rappeler fin 2011 lorsqu’il instrumentalisa l’affaire du voile de la crèche Baby Loup et qu’il déclara notamment vouloir interdire les signes religieux “là où il y a des enfants”. Si la mesure est inepte et liberticide – et tout aussi suicidaire politiquement que la question de l’abattage rituel, comme nous allons le voir –, l’essentiel pour Manuel Valls est de marquer son territoire et d’avancer ses pions.

Halal : quand Manuel Valls retourne sa veste
Capture d’écran du site LePoint.fr [5]

Pour son plus grand bien, et celui de François Hollande, candidat socialiste à la présidentielle, dont il est le porte-parole, le maire d’Evry n’est pas allé plus loin. Ce que Manuel Valls n’a semble-t-il pas voulu considérer, tout comme l’UMP du reste, c’est qu’en tapant trop fort sur les musulmans, on finit par faire mal aussi à la communauté juive, qui contrairement à la communauté musulmane a des représentants qui tiennent à se faire respecter, au risque du reste de tomber dans l’excès (nous reviendrons sur ce point dans un prochain billet).

Contre les musulmans, contre les juifs

Qu’il s’agisse de halal, de circoncision, d’horaires de piscine non mixte – principe défendu par Gilles Bernheim, le grand rabbin de France [6] –, taper trop fort sur les musulmans, c’est indisposer une partie de la communauté juive, qui par effet boomerang finit par être touchée. Qu’en serait-il des crèches Loubavitch, financées en partie par la mairie de Paris [7] s’il fallait interdire tout signe religieux “là où il y a des enfants”, comme le proposait sans rire Manuel Valls ?

Nombre d’hommes et de femmes politiques se sont laissé griser par les différentes affaires du voile. Le musulman est politiquement bankable, l’islamophobie ne coûtant pas cher, ils y sont allés gaiement. Le CRIF (conseil représentatif des institutions juives de France) lui-même hurla avec les loups [8] en tirant à boulets rouges contre les femmes voilées. Aujourd’hui, les hurlements ont été remplacés par des plaintes, celle d’une instance qui sent poindre le danger, qu’elle a alimenté de façon irresponsable quand elle se pensait protégée.

Manuel Valls n’a pas mis de l’eau dans son vin. Les propos tenus hier devant un parterre de représentants de la communauté juive, qui avaient aussi convoqué Claude Guéant et Jean-François Copé, relèvent du calcul politicien et électoraliste. Certes, il doit y avoir une part de sincérité dans les propos du maire d’Evry, adepte d’une laïcité à géométrie variable. Mais ce qui est certain, c’est qu’il était impérieux de rassurer la communauté juive, très inquiète, à juste titre, quant à l’avenir de la filière casher.

En s’en prenant aussi violemmment aux musulmans à travers le halal, les politiques sont allés trop loin. Après avoir allumé un incendie qui pourrait leur coûter cher, ils doivent maintenant donner des gages à ceux qu’ils ont jeté en pâture, volontairement pour les uns, subséquemment pour les autres, offrant par là-même à l’ensemble des Français le spectacle pitoyable d’un clientélisme communautariste et, à bien des titres, dangereux.

[* Si par le plus grand hasard quelqu’un disposait du reportage diffusé, à l’époque de l’affaire, au 20-heures de France 2 dans lequel on voit les frères Djaizari sortir de la benne à l’arrière du magasin des produits jetés par le service d’hygiène, car prétendument périmés et donc contrevenant aux règles d’hygiène alors que la date de péremption était loin d’être atteinte, qu’il nous fasse signe.]