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L’ARGML-mosquée de Lyon aurait-elle vraiment dû attaquer ASIDCOM ?

L'ARGML-mosquée de Lyon aurait-elle vraiment dû attaquer ASIDCOM ?
Commentaire sur Twitter, 22 février 2013
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L’ARGML, association de certification de la mosquée de Lyon, a assigné devant le tribunal de grande instance de Grenoble ASIDCOM [2], association de défense des consommateurs ASIDCOM. Seule au front, quand ses partenaires industriels choisissent le silence à l’exposition, elle a tenu à cette occasion, selon nous, le mauvais rôle.

Après cette décision de justice, chacun est en droit de se poser la question de savoir si l’ARGML devait vraiment choisir la voie des tribunaux. Rien n’est moins certain. Remporter une bataille judiciaire pour ruiner son crédit auprès des consommateurs est en effet bien fâcheux. Voyons cela en détails.

Gagner un procès, dégrader son image

ASIDCOM, la « petite association militante », pour reprendre les termes choisis par l’avocat de l’organisme de certification, jouit d’une relative sympathie auprès des consommateurs musulmans.

En l’assignant en justice, l’ARGML risque de s’aliéner ces derniers, particulièrement remontés contre les margoulins du halal. Elle perdrait alors tout le bénéfice acquis suite à la diffusion sur Canal+ du fameux reportage du journaliste Feurat Alani [3], où elle apparaissait sous son meilleur jour, gagnant ainsi un crédit considérable.

Cette action en justice pourrait entacher sa réputation. Il en fallait bien moins pour que l’ARGML soit considérée du côté des industriels, dont on sait l’intérêt et la duplicité avec laquelle ils s’intéressent au portefeuille des musulmans. Sans parler de cette sympathie immédiate que nous avons en France pour les batailles du pot de terre contre le pot de fer.

Ajoutons que le procès qui a opposé les deux parties est un référé, dont l’intérêt principal est de mettre fin rapidement à un trouble qui porte atteinte au plaignant. Pour autant, ce n’est pas un procès sur le fond. Si, quand le litige semble manifeste, le verdict est le plus souvent favorable à la partie qui assigne en justice la partie adverse, c’est dans un procès en appel que l’affaire est véritablement étudiée.

Un jugement qui en appelle un autre

Et pour cause : s’agissant de l’affaire qui nous intéresse aujourd’hui, l’ordonnance date du 15 janvier pour un procès prévu… trois jours plus tard, le 18 janvier. L’ARGML tenait à éviter que se propage un incendie… qui n’eut pas lieu et n’aurait vraisemblablement pas eu lieu, même en l’absence de condamnation.

Le procès en appel voulu par ASIDCOM sera peut-être l’occasion de dépasser le différend avec l’ARGML-mosquée de Lyon pour mettre un coup de pied dans la fourmilière, un procès du halalgate. L’action en justice voulue par l’ARGML prendrait une tournée particulièrement intéressante, autrement plus profitable qu’une discussion sur la nature de l’article d’ASIDCOM.

Cette fois, la panique qui prendra les industriels de la viande sera bien plus grande que celle de l’été 2011 quand ces derniers craignant une mise au jour du scandale… avouèrent faire du halal par-dessus la jambe. Or, après cette condamnation, la présidente d’ASIDCOM, Hanen Rezgui, est bien déterminée à porter le débat du halalgate sur la place publique. Le scandale du faux halal n’a pas fini de faire parler de lui.

Lire : Halalgate : les industriels de la viande paniquent… et avouent [4].

Rester du côté des consommateur

Depuis plusieurs années, l’ARGML tient un discours tout axé sur le respect du consommateur. Kamel Kabtane, pragmatique, a compris que s’il est un allié dont il faut gagner la sympathie, c’est bien le consommateur. Dans chacune de ses prises de position sur la question halal, le recteur de la mosquée de Lyon ne manque jamais de signifier, quand il ne l’affirme pas tout de go, être aux côtés des consommateurs.

Rappelons-nous la newsletter envoyée en janvier 2011 à des milliers d’internautes musulmans. L’ARGML était inquiète, à tort ou à raison. Elle cherche alors à renforcer sa position. Il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre 1) pourquoi l’ARGML-mosquée lançait cet appel solennel aux consommateurs musulmans, 2) contre quel autre organisme de certification cette action était menée.

Lire Halal : la mosquée de Lyon passe à l’offensive [5].

L’article d’ASIDCOM était certes critique, peut-être excessif en certains points. Pour autant, même si l’appel au boycott était manifeste, tout laisse à penser qu’il n’aurait pas eu les effets tant redoutés par l’ARGML. Le recours aux tribunaux aurait dû être évité. L’ASIDCOM et l’ARGML se connaissent, ont travaillé ensemble et seront certainement amenés à travailler de nouveau ensemble à l’avenir.

Malgré les écueils, qui ne sont pas infranchissables, c’est le dialogue qui doit primer. Ce type d’actions ne profitent pas à ceux qui veulent assainir le marché du halal. Aussi légitimes et fondés que puissent être l’agacement et la crainte de l’ARGML, il aurait fallu éviter la voie judiciaire. Porter plainte contre une association de défense des consommateurs, quand dans le même temps des industriels et des certificateurs fraudent au vu et au su de tous, porter plainte contre ses coreligionnaires, n’est pas des plus heureux.

Un procès, à l’insu de son plein gré ?

Et s’il ne s’agissait que d’un coup de bluff qui a mal tourné ? Le recteur de la mosquée de Lyon a dans un premier temps cherché la voie amiable, d’abord en téléphonant à la présidente d’ASIDCOM, puis en recourant à trois reprises à un huissier pour mettre en demeure l’association de défense des consommateurs. Si le but était avant tout de faire condamner ASIDCOM, l’ARGML n’aurait pas multiplier les voies de recours.

Considérant que l’ASIDCOM avait choisi la politique de l’autruche, l’ARGML a peut-être été prise à son propre jeu. La crainte d’un bad buzz qui ruinerait sa réputation sur le marché du halal, comme c’est le cas aujourd’hui pour Herta, filiale de Nestlé, le volailler Doux ou encore KFC qui, sentant le vent tourner, a préféré mettre un terme à son prétendu halal, a dû grandement jouer dans ce qui a pu être une action précipitée.

Le contexte actuel n’est ni en faveur des industriels ni en faveur des organismes de certification, qui ont bien plus à perdre dans des procès intentés contre des consommateurs et/ou des associations les défendant. Ajoutons que depuis plusieurs semaines, l’ARGML-mosquée de Lyon a entamé une communication auprès des professionnels qui pourrait la fragiliser plus encore. Bouchers et autres restaurateurs ont en effet eu la surprise de recevoir, parfois plusieurs fois, un communiqué dénonçant des attaques fallacieuses et calomnieuses contre l’organisme lyonnais. C’est là une belle maladresse : en voulant prévenir une crise qui n’est pas là, on allume une mèche qu’on a soit même confectionné.

Une assignation bien rapide

Les arguments avancés contre l’article d’ASIDCOM sont discutables, quand ils ne sont pas tout bonnement très fragiles. L’argument avancé selon lequel ledit article a eu un « impact sérieux » quelques jours à peine après sa publication laisse songeur. Là encore, il n’est pas certain que l’ARGML réussisse à convaincre un nouveau juge. On s’étonnera par ailleurs du recours, dans l’ordonnance d’assignation, à la référence tendancieuse à « l’agrément ministériel pour l’habilitation des sacrificateurs » pour justifier le sérieux de la certification et du contrôle. On a du mal à penser qu’à l’instar de Carrefour [6] ou de Reghalal [7], l’ARGML veuille profiter de cette confusion pour tirer son épingle du jeu.