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Vivre ailleurs : le Qatar

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© Badubai [1]

Partir. Badubai est un expatrié français. Un jeune homme qui vit désormais au Qatar, à Doha, où il travaille, dur. Célibataire, il compte y faire sa vie, y fonder une famille. Pour autant, Badubai porte un regard très intéressant sur la France que nous invitons à découvrir.

Al-Kanz : Pourriez-vous vous présenter en quelques mots et nous dire comment vous avez atterri au Qatar ?
Badubai :
Badubai est un jeu de mot avec Dubaï car j’ai d’abord quitté la France pour Dubaï avant de jongler entre mes déplacements professionnels entre les Émirats Arabes Unis et Doha, avant de poser mes valises ici il y quelques années déjà au Qatar. C’est assez paradoxal mais je n’avais jamais réellement envisagé de quitter la France. Travailler à l’international oui, mais depuis la France. Puis mes diplômes en poche, le marché du travail s’est révélé quelque peu différent des théories qu’on nous décrivait à l’école. En tout cas, pas pour tout le monde.

Al-Kanz : Question naïve : le Qatar, c’est comme à la télé ?
Badubai :
Tout dépend quelle chaine vous regardez. Je dois avouer qu’on voit un peu tout et n’importe quoi, qu’on lit aussi tout et son contraire. Le Qatar serait le pays le plus riche du monde, donc forcément propice à tous les discours. J’ai cependant trouvé un reportage sur France 2 “un Oeil sur la planète” qui m’a semblé assez réaliste. Il y avait une autre émission, “Envoyé spécial” je crois sur France 2 toujours, avec l’histoire d’un jeune Abdel de la région lyonnaise plutôt réaliste aussi. Mis à part ces deux reportages TV, je pense que nous sommes plus dans le divertissement que dans l’information. Les ingrédients argent, gaz et pétrole assurent un certain audimat.

Al-Kanz : Vous y vivez et y travailler depuis quelques années. Comptez-vous y rester et y fonder une famille ou n’êtes-vous là que provisoirement ?
Badubai :
Lorsque j’ai débuté ma carrière professionnelle dans le Golfe, non, mon but premier était avant tout de découvrir un autre monde et avoir une réelle expérience dépaysante. Mais aujourd’hui, si Dieu me le permet, je compte bien y rester le plus longtemps possible oui. Y fonder une famille aussi in cha’a-Llah. Fonder une famille est l’une des plus lourdes responsabilités, l’environnement est donc crucial. Vivre dans un pays qui compte l’un des taux de criminalité les plus bas au monde est rassurant pour son épouse et ses enfants. Faire grandir vos enfants au Qatar, c’est l’assurance qu’ils auront des cours d’arabe et même de religion, même à l’école française. Les enfants disposent des outils nécessaires pour devenir les meilleurs acteurs possible dans ce monde : l’éducation dans un environnement sécurisé, le français maternel, l’anglais et l’arabe à l’école, et l’éducation religieuse dès le plus jeune âge. Concilier tout cela en France dès leur petite enfance me semble quasiment impossible, à moins d’opter pour la scolarisation à domicile, qui a ses avantages et ses limites.

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© Badubai [1]

Al-Kanz : La semaine dernière, Taqiya, une Française, qui a vécu à Dubaï quelques années, et qui aujourd’hui vit en Tunisie n’envisage pas de revenir en France, pays qu’elle trouve désormais hostile. Vous sentez-vous vous en aussi désormais en décalage avec la France ?
Badubai :
C’est un phénomène tout à fait vrai. Je rentre un maximum en France pour rendre visite ma famille et à mes amis. Décalage est effectivement le mot. Ce décalage est frappant entre les problèmes pratiques des gens (travail, pouvoir d’achat, prix de l’essence, loyers, etc.) et la télévision où l’on parle d’islam, du voile, de viande halal, etc. et non de ce quotidien difficile. Je peux comprendre qu’on en ait ras-le-bol de la France. Ceux qui n’en peuvent plus ont raison de partir.

Al-Kanz : Y a-t-il à proprement parler une communauté d’expatriés français musulmans au Qatar ?
Badubai :
Il me semble qu’il y en a une oui. Il me semble, car j’avoue que je préfère parler avec le serveur indien, l’ouvrier sri-lankais, le cadre mexicain ou l’informaticien japonais. Les Français, j’en ai côtoyés toute ma vie. Quant aux musulmans, je trouve infiniment plus enrichissant de converser avec ceux venus d’ailleurs que de France. Des frères qui ne parlent pas comme moi, ne s’habillent pas comme moi, ne mangent pas comme moi, ne sourient pas comme moi, mais à la mosquée, s’agenouillent comme moi pour prier le même Dieu, Unique, que moi. Rencontrer des musulmans au Qatar, c’est un peu voyager dans l’espace et dans le temps, tout en restant à Doha.

Al-Kanz : La difficulté à trouver du travail en France pousse certains Français de confession musulmane à rêver des Emirats arabes unis ou du Qatar. Ont-ils le rêve qu’il faut ?
Badubai :
Je pense avant tout qu’une décision aussi radicale dans une vie ne doit pas partir d’un rêve. Plus que jamais, il faut être bien réveillé et pragmatique. Je déconseille aussi de partir uniquement par ras-le-bol. C’est rarement constructif sur le long terme. On ne quitte pas la France par dégout. On vient au Qatar ou aux Émirats avec une stratégie et une volonté claire. La concurrence est rude. Les 35h de travail sont quasi bouclés en deux jours. Concrètement si la motivation est purement religieuse, à titre personnel, j’ai quelques réserves. Sur les réseaux sociaux je le vois, on me le dit souvent depuis des années, il y a une idéalisation islamique des pays du Golfe à laquelle je n’ai pas envie de participer.
Je vois dans le Golfe des comportements islamiquement exemplaires, comme j’y vois l’indigne. J’y vois des minarets, des appels à la prière, des mosquées et des salles de prière dans les centres commerciaux. J’y vois aussi des travailleurs aux conditions de vie déplorables. J’y vois des distribution de repas aux pauvres. J’y vois aussi des salaires à 200 euros par mois. On pourrait s’y étaler plus longuement. Ce que je veux dire, c’est que je vois en France de l’islamophobie répugnante et inacceptable même aux plus hautes fonctions de l’État. J’y vois aussi une protection en cas de coup dur. Même sans argent, voire en situation irrégulière, vous êtes hospitalisé d’abord, et on vous demande si vous avez une carte vitale ensuite. Et si vous n’avez rien, on ne va pas vous “dé-soigner”.

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© Badubai [1]

Le RSA est évidemment insuffisant, mais il existe. Et ceci vient aussi de l’État. Vous savez, quand j’étais en France, je ne voyais pas tout cela. Puis une fois que vous êtes à l’étranger et qu’arrive un pépin de santé, vous relativisez. Avant même que la France ne donne un revenu minimum aux pauvres, l’islam il y a 1400 ans n’a-t-elle pas instauré la zakat ? L’impôt social ? Je ne dirai pas que la France est musulmane, Caroline Fourest peut dormir tranquille, mais je veux dire que parfois les comportements islamiques ne sont pas toujours où on l’imagine. Ou peuvent parfois être là où on n’imagine pas. Dans le Golfe, il n’y a pas de revenu minimum. Si vous perdez votre travail, vous avez trente jours pour trouver un autre travail ou quitter le pays.

Al-Kanz : Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent s’y installer ?
Badubai :
Le premier, c’est de faire la prière de consultation. Puis de partir avec une bonne intention. Pour les frères ayant déjà une famille, je conseillerais d’imprimer une centaine de CV. De prendre un mois de congés et de venir sur place. Ne payez jamais pour un site Internet dit “spécialisé” dans les annonces d’emploi dans le Golfe. Ciblez avant les secteurs ou les entreprises que vous souhaitez intégrer. Le meilleur moyen quand on ne connaît personne est le porte-à-porte. Rassurez-vous, ce n’est pas un fonctionnement à la française. Les recruteurs sont accessibles ici. Vous montrerez votre motivation et dans un environnement de forte concurrence, c’est toujours un avantage. Le bac+5 est je pense le juste milieu. En dessous vous postulerez pour des postes aux rémunérations vraiment limite avec une famille. Au-dessus vous ferez peur, car trop diplômé. L’anglais scolaire est largement suffisant. Ayez des notions tout de même. Tout le monde n’est pas parfaitement bilingue en arrivant. Mais ne comptez pas non plus sur le Qatar ou Dubaï pour améliorer votre anglais. Ni même votre arabe littéraire qui vous sera malheureusement moins utile que l’anglais. Ne quittez pas la France avec femme et enfants sur une promesse d’embauche. Commencez, passez votre période d’essai et amenez ensuite votre famille. Enfin, faites des invocations. Demandez que Dieu vous facilite si c’est un bien pour vous, qu’Il vous en éloigne si ce n’est pas un bien pour vous.

Al-Kanz : Vous avez pas mal voyagé dans la région. Hormis le Qatar, y aurait-il selon des pays intéressants pour qui veut émigrer ?
Badubai :
J’ai beaucoup aimé le sultanat d’Oman… Ce pays est extraordinaire. Mais leur pratique de l’islam m’a un peu laissé perplexe. Je dirais que si vous privilégiez le confort allez à Dubaï. Si vous privilégiez la vie de famille, allez à Abu Dhabi ou au Qatar. Et si vous privilégiez Allah, allez d’abord à la rencontre de vous-même, et Allah, Maître des cieux et de la terre, de tous les cieux et de toutes les terres, ne sera jamais bien loin. Et Dieu sait mieux.

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