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Dimanche, nous ne voterons pas. Et alors ?

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©Shutterstock [1]

Dimanche 30 mars, des millions de Français sont appelés aux urnes. Certains se déplaceront pour aller voter, d’autres préféreront vaquer à leurs occupations.

Qui ne vote pas serait un mauvais musulman

Chez les musulmans, la question du vote divise. D’aucuns considèrent qu’il n’est pas permis – islamiquement parlant – de participer aux élections à venir. D’autres s’accordent à penser que cela est autorisé. Nous n’entrerons pas dans ce débat, qui a, notons-le, son importance. C’est à une catégorie particulière de musulmans que nous aimerions consacrer les lignes suivantes.

Cette catégorie est celle de ces musulmans qui ont commencé à s’agiter au début du mois de mars à l’approche du premier tour des municipales. Avant cela, on ne les entendait pas, on ne les voyait pas, on ne les connaissait pas. Qu’ils apparaissent comme la génération spontanée passerait s’ils n’avaient à coeur d’insulter tous ceux qui refusent de participer à cette vaste illusion, pour ne pas dire escroquerie, qu’est le vote, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui.

Ces musulmans sont de ceux qui n’agissent pas ou si peu hors période électorale. Où sont-ils le reste de l’année ? Où étaient-ils entre 2008, année des dernières municipales, et aujourd’hui ? On les entend vociférer urbi et orbi qu’il est insensé de ne pas voter, que refuser de participer à cette gigantesque mascarade est une faute non seulement morale, mais religieuse. Ne pas voter, c’est être un mauvais citoyen, c’est ne pas se préoccuper du sort de sa ville, de son pays. Ne pas voter, c’est, plus fielleusement, ne pas se soucier des siens, c’est se ficher des musulmans. Ce serait même être “un traître” (dixit).

Voter serait agir, veulent-ils convaincre. Agir se résumerait donc à glisser un bulletin dans une urne un dimanche matin entre le petit déjeuner et les courses au marché ou le football entre amis. On comprend dès lors la situation de la communauté musulmane en France.

De la communauté musulmane en France

Dieu dans le Coran distingue deux qualités qui définissent les croyants : 1) ils croient et 2) ils oeuvrent dans le bien. Les croyants sont en effet “ceux qui croient et qui accomplissent les bonnes oeuvres” (“Alladhina amanû wa ‘amilû-s-salihât”), lit-on en plusieurs occurrences dans le Coran. Le musulman est ainsi par définition un croyant qui met en pratique son credo. Le musulman doit naturellement mettre en action ses principes. Dans le cas contraire, il entre en contradiction avec les textes, avec le Texte par excellence.

De fait, nous musulmans devrions être débordés de bras, de compétences actives, de soeurs et de frères qui croient et agissent. Nous devrions avoir dans chaque ville et chaque village de France :
– des mosquées bien installées ou en cours de construction,
– des écoles ou à tout le moins des projets d’écoles, portées par des dizaines de familles,
– des épiceries solidaires très simples à mettre en place, mais impossibles à lancer sans des bonnes volontés, des hommes et des femmes qui donneraient de leur temps quelques heures par semaine,
– des structures qui permettent de lutter contre le terrible fléau du célibat,
– des instituts pour apprendre le Coran et les sciences islamiques,
– des structures pour pratiquer un sport dès le plus jeune âge pour les garçons et pour les filles, afin de faire de l’entretien du corps – dépôt que Dieu nous a confié – un pilier de la vie du musulman,
– des forums réguliers : sur l’orientation scolaire, sur la création d’entreprise, sur la santé (alimentation, hygiène de vie, prévention du diabète, etc.), sur la famille, sur l’handicap, sur l’environnement, etc.
– des bourses permettant à des étudiant(e)s de mener des études aussi loin qu’ils le désirent,
– des médiathèques privées sur le même système que les médiathèques publiques,
– des partenariats réguliers, forts et solides avec d’autres structures (Etablissement français du sang, Croix Rouge, structures d’accueil des SDF, etc.),
– des pépinières d’entreprises pour permettre le développement de toutes ces zones urbaines sinistrées bien que débordantes de forces vives,
– des structures pour s’occuper des chibanis qui croupissent dans les foyers ADOMA (ex-Sonacotra),
– etc.

Nous pourrions continuer encore longuement. Les besoins sont tellement nombreux ; mais si peu couverts. Pourtant, tout cela est possible.

Le changement commence par soi-même

Oui, tout cela est possible dès lors que nous décidons de nous prendre en main et de travailler ensemble. Tout cela est possible sans qu’il n’y ait besoin de la moindre subvention publique, sans qu’il n’y ait besoin du moindre politique. Mieux, agir de la sorte contre la pauvreté, contre la misère sociale et économique, pour l’emploi et la cohésion sociale, serait si bien vu par les édiles qu’il n’y aurait même pas besoin de voter pour gagner leur assentiment. Les musulmans seraient d’une telle utilité dans leur ville que tous les partis se les disputeraient.

Libre à chacun de voter ou de ne pas voter. Chacun voit et verra midi à sa porte, mais faire croire que voter permet de sauver et aider la oumma est l’une des farces les plus dramatiques qui soient. Depuis quand change-t-on le monde, change-t-on son monde en donnant une procuration à un tiers ? Depuis quand change-t-on le monde, change-t-on son monde en votant tous les cinq ou six ans sans agir entre deux élections ? Depuis quand change-t-on sa condition en confiant sa propre réforme à un quasi-inconnu, dont les ambitions sont le plus souvent aux antipodes de celles que l’on nourrit ?

[…] Allah ne modifie pas l’état d’un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes.[…]
Extrait du sens du verset 11 de la sourate 13, le Tonnerre, Ar-Ra’d

Même si l’on devait admettre que le vote est utile, voire indispensable, comment peut-on décemment penser que voter pour quelque candidat que ce soit changera la situation des musulmans en France ? Mais quelle est donc cette maladie qui frappe la oumma, si bien qu’elle confie son destin – car c’est bien de cela qu’il s’agit – à quelqu’un qui ne sera pas tenu de remplir ses promesses électorales, tout en pensant que le bon bulletin suffira à réformer leur condition. Si seulement tous ces imprécateurs, tous ces électeurs et la communauté musulmane dans son ensemble étaient actifs dans et autour de la mosquée, dans leur rue, dans leur quartier, dans leur ville.

Quand chacun de nous deviendra une force de changement

Ne pas donner de son temps, ne pas donner de son argent, ne pas donner de ses biens, ne pas mettre à disposition son réseau (professionnel, associatif, étudiant, etc.), ne pas offrir ses compétences spontanément sans attendre qu’il y ait un problème ou un projet à porter, voilà comment se traduit au quotidien cette passivité.

La passivité, c’est ne pas être là-debout avant même que les projets ne soient lancés et même pensés, avant même que les problèmes ne surgissent. La passivité, c’est ne pas croire que chacun de nous est une force qui doit se mettre en mouvement. La passivité, c’est ne pas se mettre en mouvement, aussi lentement soit-il.

Quand chacun de nous se lèvera tous les jours, toute l’année, tout le temps, quand chacun de nous fera en sorte que notre rue, notre quartier, notre ville, notre pays, le monde deviennent une préoccupation quotidienne,

Quand chacun de nous aura décidé de changer et de se réformer, de changer ses habitudes (jeter sa télé, donner de son temps un peu ou beaucoup, donner de son argent, se préoccuper de ses voisins musulmans ou non, se préoccuper des étudiants, des femmes seules, de la précarité sociale, économique, affective, etc.) en agissant régulièrement et sans attendre qu’untel appelle à l’action,

Quand chacun de nous deviendra une force de changement, car lui-même a changé, lui-même a dit un jour “Stop ! Dieu m’a donné des compétences intellectuelles ou des compétences physiques ou de l’argent ou du temps ou des aptitudes personnelles qui mises en action rendent le meilleur le monde, je dois agir, je vais agir, j’agi”,

Quand chacun de nous comprendra qu’Allah ne changera pas notre condition tant que nous ne changerons pas nous-mêmes notre propre condition.

Alors et seulement alors nous pourrons commencer à entendre tous ces appels au vote qui serait la solution par excellence, le Graal qui résoudra les problèmes de chacun. D’ici là, tout n’est que littérature.

Nous n’avons pas voté dimanche 23 mars et nous ne voterons pas dimanche 30 mars. Nous ne participerons pas à cette farce. A contrario, nous continuerons modestement à pousser chacun à se prendre en main et à agir pour son propre bien et pour le bien de tous. Du monde en général, des musulmans en particulier.