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Rejet de l’observation du croissant lunaire : d’un révisionnisme à l’autre

Al-Biruni
Cratère lunaire Al-Biruni, astronome musulman ©Wikispaces [1]

Qui s’est intéressé un tant soit peu à la civilisation arabo-islamique n’ignore rien de l’apport des musulmans au savoir et le rôle capital qu’ils ont joué dans l’histoire intellectuelle et scientifique de l’Occident. On compte malgré tout quelques révisionnistes, qui ont tenté de nier cette réalité pourtant établie et indubitable.

L’islamophobie savante

Souvenons-nous par exemple d’Aristote au Mont- Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, ouvrage de Sylvain Gouguenheim. Cet historien médiéviste s’évertua à démontrer que l’Occident chrétien ne doit rien à l’islam. Sa thèse, farfelue, tient plus du meeting politique du Front national que d’un travail sérieux d’historien, comme le démontrèrent à l’époque plusieurs pontes de l’histoire médiévale en France, à commencer par l’incontournable Alain de Libera.

Lire – Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique [2]

Entre autres joyeusetés, Sylvain Gouguenheim n’hésita pas à considérer que la civilisation islamique a été – et demeure – « incapable d’assimiler le savoir grec et de s’ouvrir aux autres cultures », comme le résuma en 2010 Aurélien Robert [3]. Aux oubliettes la translatio studiorum, ce transfert du savoir grec, par les Arabes, du monde grec à l’Occident. Cette « islamophobie savante [3] » amena S. Gouguenheim jusqu’à affirmer que l’Arabe est une langue « inapte à traduire le grec et à rendre un discours philosophique », toujours selon le mot d’A. Robert.

Lire
Aurélien Robert – L’islamophobie déconstruite

Un historien au service de l’islamophobie [4]
Le Bazar Renaissance. Comment l’Orient et l’islam ont influencé l’Occident [5]

Etrangement, depuis quelques jours, on assiste aussi un révisionnisme, mais d’une autre nature : avant 2014, le monde musulman n’aurait disposé ni des outils nécessaires ni des scientifiques et savants capables de discuter sérieusement de la question du début et de la fin du mois de ramadan selon la vision du croissant lunaire ou du calcul astronomique.

Amnésie opportune ou révisionnisme volontaire ?

S’il fallait résumer les arguties avancées par les tenants du rejet de la sunna (tradition prophétique) de l’observation du croissant lunaire au profit du seul calcul astronomique pour déterminer début et fin du ramadan, le titre d’un article paru cette semaine sur le site Zaman France serait parfait.

zaman ramadan

Préférant la reductio ad absurdum à l’argumentation, l’auteur de l’article maquille la manipulation politicienne d’une poignée d’individus en évoquant une prétendue opposition entre les modernes – ces derniers – et les anciens – ceux qui refusent que l’on touche à un pilier de l’islam pour « pouvoir réserver à l’avance des salles à l’occasion de la fête de l’aïd » (dixit).

La manoeuvre est grossière, mais elle est efficace : il est bien plus séduisant de se penser à la pointe de la science, en l’occurrence l’astronomie, qu’en retard de plusieurs siècles. Pour autant, non seulement l’opposition entre modernes et anciens (« arriérés », selon les opposants les plus farouches à la vision du croissant de lune) est fallacieuse, mais encore elle ne résiste pas aux faits ; à condition de ne pas procéder comme Sylvain Gougenheim en réécrivant l’histoire.

Les musulmans, une longue tradition d’astronomie

Il suffit d’ouvrir n’importe quelle encyclopédie pour trouver a minima quelques lignes sur le passé prestigieux de l’astronomie arabo-musulmane. Mieux, Internet regorge de références en la matière. Il n’est pas besoin de chercher très longtemps pour découvrir ou redécouvrir que les musulmans non seulement ont été à la pointe de l’astronomie, mais demeurent à jamais le maillon par lequel l’Occident a développé la science moderne. Exemple avec le site L’internaute et son dossier sur les sciences arabes [6].

« Une fois de plus, les apports des astronomes arabes sont largement ignorés. Il est souvent sous-entendu que l’astronomie moderne occidentale fait directement suite aux recherches des Grecs antiques, mais c’est une erreur. La véritable base de cette science moderne nous vient de l’empire arabo-musulman des IX-XVe siècles. »

Source : Dossier Les sciences arabes – L’astronomie : Les découvertes [7]

L’histoire scientifique et intellectuelle islamique a été très riche. Plus intéressant encore, les motivations purement religieuses ne sont pas étrangères à nombre de découvertes, qui ont ensuite fait florès en Occident. Les piliers de l’islam que sont la prière et le jeûne du mois de ramadan ont par exemple été déterminants dans le développement de l’astronomie en terres d’islam. Les institutions religieuses d’antan s’adjoignaient les services d’un muwaqqit, astronome professionnel chargé d’établir avec précision les horaires de prière.

Lire – Un astrolabe quadrant ottoman [8]

Ce dernier point est capital : contrairement à ce que d’aucuns s’emploient à laisser penser, les religieux musulmans n’ont jamais été hermétiques aux sciences en général et à l’astronomie en particulier. C’est même tout le contraire.

Les musulmans ont de tout temps pratiqué l’astronomie

Pour bien pratiquer leur religion, les musulmans devaient s’adonner à cette discipline. Ils y étaient contraints, puisque les règles de la prière établies par Dieu sont intimement liées au position du soleil et les mois du calendrier musulmans sont lunaires. Parmi ceux qui incarnent au mieux cette enchevêtrement fécond de l’islam avec l’astronomie, il faut bien évidemment citer Ibn Rushd, plus connu en Occident sous son nom latinisé d’Averroès.

Ibn Rushd était en effet jurisconsulte et qadi. Juriste qui maîtrisait parfaitement les sources du droit musulman (fiqh), à savoir le Coran, la Sunna, l’ijma’ (consensus des savants) et le qiyas, Ibn Rushd était aussi médecin, mais surtout astronome. On lui doit un ouvrage intitulé Kitab fi-Harakat al-Falak (Livre sur le mouvement des sphères et des étoiles), abrégé du traité du célèbre astronome grec Ptolémée, L’Almageste. On ne s’étonnera donc pas que cette montagne de science, qui fait autorité en Occident depuis des siècles, ait statué sur la question du calcul astronomique pour déterminer le premier et le dernier jour de ramadan. Il suffit de lire.

Ce propos ne doit pas être pris à la légère. Il est celui d’un immense jurisconsulte musulman et astronome émérite ; si grand astronome que comme de nombreux autres astronomes musulmans, son nom a été attribué à l’un des nombreux cratères de… la Lune. Si les musulmans avaient été si mauvais que cela en astronomie, les scientifiques actuels, non musulmans, auraient-ils choisi de les honorer en donnant leur nom respectif à une vingtaine de cratères ?

Ces savants musulmans qui ont un cratère de Lune à leur nom

Nous avons recensé quelques-uns des savants musulmans, dont le nom désigne aujourd’hui un cratère de la Lune. Cliquez sur les liens pour lire leur biographie sur le site Wikipedia.

Abu l-Wafa [12] (940-998)
Abul-Fida [13] (1273 – 1331)
Abu Abdullah al-Bakri [14] (1010-1094)
Al-Battani [15] (850-929)
Al-Biruni [16](973-1048)
Al-Farghani [17] (? – circa 840)
Alhazen – Ibn al-Haytham [18] (965– 1039)
Al-Khwarismi [19] (? – circa 825)
Al-Ma’mūn [20] (786-833)
Al-Marrakushi [21] (1256-1321)
Abd Al-Rahman Al Sufi [22] (903-986)
Al-Zarqali [23] (vers 1028-1087)
Nur Ed-Din Al Betrugi – Alpetragius [24] (? – circa 1100)
Ibn Yunus [25] (circa 950 — 1009)
Ibn Rushd – Averroès [26] (1126-1198)
Abbas Ibn Firnas [27] (810 – 887)
Ibn Battûta [28]