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« Totale est ma condamnation de l’assassinat de l’équipe de Charlie Hebdo »

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Cheikh Anas Ahmed Lala, théologien, docte musulman et professeur à l’institut de théologie musulmane de la Réunion [1] – cheikh, dont on peut retrouver les analyses brillantes et fouillées sur Maison-islam.com [2] – s’est exprimé sur la page Facebook de son site [3] après l’attentat commis hier dans les locaux de l’hebdomadaire Charlie Hebdo. En voici la teneur.

Lors de la première affaire des caricatures du Prophète (sur lui soit la paix) par le magazine Charlie Hebdo, début 2006 (elles devaient être suivies par d’autres, dont une en 2012 qui devait me choquer très très profondément en tant que musulman), j’avais fait un discours du vendredi dans la mosquée où je prie.

J’y avais exposé :
— que 1) en tant que musulman on devait au fond de soi désapprouver ces caricatures, et ce car la personne du Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) nous est plus que chère ; par exemple qui aimerait voir ses parents être caricaturés de la sorte ?

— mais que 2) il ne fallait en aucune façon qu’un musulman agresse ceux qui faisaient ces caricatures (je citai alors des propos de Ibn Taymiyya relatifs à ce point),

— et 3) que la liberté d’expression a certes des limites dans la loi française aussi, mais dans le cas présent ces caricatures ne transgressaient pas ces limites, et donc il ne servait à rien de porter plainte et de demander aux autorités publiques l’interdiction de la diffusion de ces dessins.

Face à ces caricatures, il fallait donc :
désapprouver au fond de soi, parce que nous sommes musulmans (et non pas de dire : « Oui, il est nécessaire que même notre Prophète soit caricaturé de la sorte, cela est sain et salutaire… », comme on entend parfois certains musulmans le dire),
– tout en faisant preuve de sabr (abnégation, détachement) et ne rien dire ni faire.

Le problème avec certains coreligionnaires, c’est les simplifications et le manque de nuances dans la compréhension des textes de l’islam, à quoi s’ajoute parfois le manque de compréhension du contexte dans lequel on vit…

Si nous nous devons, au fond de nous-même, désapprouver certaines choses que nous voyons autour de nous, en revanche nous ne pouvons pas toujours les faire cesser, en en appelant à la puissance publique, ne parlons pas d’agression (la question ne se pose même pas) !

Dans mon article traitant du Nah’y ‘an il-munkar [condamnation du mal, NDLR] (rédigé il y a de cela plusieurs années), voici un passage que j’avais écrit après l’exposé d’un propos de Ibn Taymiyya :

Ibn Taymiyya montre donc d’une part qu’il faut se rendre compte qu’il y a, dans le modèle du Prophète, une pluralité de comportements quant à la façon d’inciter quelqu’un à abandonner le mal et à revenir au bien.
Et d’autre part que le musulman doit analyser la réalité à laquelle il fait face et dans laquelle il se trouve, afin d’adopter le comportement qui correspond à celle-ci, dans le droit fil du modèle prophétique.
Tout manquement dans la compréhension des textes et / ou du réel et, partant, toute entreprise inadéquate produiront l’inverse de l’effet escompté : l’acte auquel on fait face risque alors non pas seulement de ne pas diminuer mais, au contraire, d’augmenter.

Par exemple, en terre occidentale, demander aux autorités l’interdiction d’un livre ou d’une pièce de théâtre qui n’appelle pas à la haine de l’islam ou des musulmans mais fait une critique de l’islam, c’est ne pas comprendre qu’en tenant ce propos, on risque fort de donner davantage d’armes aux détracteurs, qui profiteront de l’occasion pour hurler qu’il faut lutter avec davantage de détermination encore contre les musulmans et leur culte, car ils « sont contre la liberté d’expression ».

En pareil contexte, on se trouve dans une situation comparable à celle que Ibn Taymiyya décrit comme étant de faiblesse (et qui rejoint en partie celle que le Prophète avait connue à la Mecque) : bien sûr, les musulmans doivent désapprouver les idées de kufr akbar que ce genre d’ouvrages contient (c’est le degré c), mais ce qu’ils peuvent faire c’est préparer un autre livre qui réfute point par point les arguments du premier ouvrage ; et non demander l’interdiction de celui-ci. Cela n’a aucune chance d’aboutir. »

Source : http://www.maison-islam.com/articles/?p=463 [4]