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Pourquoi les Britanniques se sont épris de Nadiya Hussain, leur “meilleure pâtissière”

Nadiya hussain
© @digitalspytv
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En France, l’événement est passé inaperçu, contrairement en Grande-Bretagne où Nadiya Hussain, jeune mère de famille, musulmane et voilée, est arrivé en tête d’une émission de télé-réalité, très en vue. Nouvelle contributrice sur Al-Kanz, Saadia Sahraoui Brahim revient sur le phénomène.

L’émotion étant passée, l’analyse réflexive peut commencer. Si vous ne le saviez pas déjà, Nadiya Hussain a remporté la sixième saison de « The British Bake Off », l’équivalent anglais du « Meilleur Pâtissier » français.

Nadiya Hussain, une participante qui détone

Nadiya est une jeune femme de trente ans habitant à Leeds, mariée, trois enfants. Elle hérite de son goût pour la cuisine d’un père chef et propriétaire d’un restaurant où la carte « desserts » n’était que très peu développée. C’est ainsi qu’elle se lance, avec le soutien d’un professeur, dans la pâtisserie et plus largement, la cuisine.

Parmi les douze participants, Nadiya dépeint par sa couleur de peau et sa visible appartenance religieuse. Cette aventure d’un peu plus de neuf semaines a été un véritable pèlerinage introspectif dont elle ne savait rien en s’y engageant.

Mais la question qui nous réunit tous (ou alors, seulement dans mon esprit) est la suivante : Comment est-ce qu’on arrive, quand on est femme, qu’on a la peau métisse, qu’on ne dévoile que très peu de son potentiel plastique et qu’on porte un voile dès que l’on franchit le pas de la porte, à émouvoir un pays entier, à profiter du soutien de ce dernier jusqu’à avoir les encouragements chaleureux du premier ministre ?

Pour saisir l’ascension de la « darling of social media » dans les moindres détails, j’ai sorti mon plaid et analysé tous les facteurs en jeu durant le visionnage des dix épisodes de la série.

Nadyia inspire, captive et séduit

Ses débuts n’avaient rien d’extraordinaire. En bout de course dans les épreuves techniques, Nadiya n’attire pas particulièrement l’attention. Au fil des éliminations, elle se dévoile en images et en mimiques. On découvre une Nadiya pleine de spontanéité… et d’insécurités. Ses expressions faciales sont tellement connectées à son internalité que plusieurs blogs sont dédiés à cet art dont elle a le secret.

Le spectateur suit notre héroïne dans ce qu’elle a de plus proximal à son cœur : ses émotions. Ses moments de déceptions, de lâcher prise, de relativisation, de flirt avec l’abandon mais aussi ses joies pudiques face au jury et pétillantes en aparté font d’elle une participante unique. Les médias lui accordent volontiers les étiquettes de « sourire captivant », « pleine d’esprit » et « répliques épiques ». Chacune de ses réalisations créatives fait état de ses richesses culturelles, son expertise de maman ou encore ses compétences culinaires atypiques.

Elle est l’étalonnage parfait de la traditionnalité propre à la culture britannique et du kaléidoscope de différences dont cette société raffole et auxquelles elle accorde une place aussi décomplexée qu’encouragée. Avant, pendant et après l’émission, elle n’hésite pas à épouser pleinement toute la pluralité de ses identités et inspire quiconque à lui emboîter le pas.

Elle-même, et le public avec

Le paradis n’est certes point terrestre et l’Angleterre n’échappe pas à cette réalité. Elle n’incarne pas Médine pourvue d’Ansars pour chaque musulman de la terre. Ce qu’elle fait cependant, c’est agir intelligemment en ne refusant pas quelque chose d’aussi fondamental que la visibilité à un être humain, quelle que soit sa spiritualité ou son apparence. Et cela est prouvé par l’énorme engouement autour de Nadiya. Ses supporters se font appeler les « Nadiyators [2] » et guettent chacune de ses apparitions.

Ses supporters se font appeler les « Nadiyators » et guettent chacune de ses apparitions.

Au-delà de montrer son côté humain notamment par son empathie envers Dorret dès la première semaine, elle a été plus loin en dévoilant son vrai self. Donner à l’autre l’accès à notre vulnérabilité est une condition sine qua non à toute relation aspirant à l’authenticité, en plus d’être un cadeau inestimable. C’est ce que Nadiya a fait, le plus naturellement du monde et face à toute une nation. Et c’est aussi pour cette lacune chez son collège Ian que le public l’a pris en désamour. Son côté d’abord incertain, puis trop sûr de lui l’a fait chanceler auprès des téléspectateurs, malgré ses aptitudes culinaires remarquables.

Le parcours de Nadiya est digne d’un microcosme de vie et ses productions se sont bonifiées à mesure de son cheminement intérieur. Cela s’illustre par le parcours sans faute qu’elle offre lors de la finale.
Le challenge qu’elle relève à son insu est de rendre à la femme musulmane médiatisée toute son humanité. C’est de faire oublier ce qu’on dit à son sujet au profit de ce qu’elle fait ressentir à des milliers de téléspectateurs par une passion qui l’anime et qui les réunit. Enfin, c’est d’être sa propre ambassadrice, à une époque où l’on s’obstine à la museler en pensant élever sa voix.

« Je ne me mettrai plus jamais de barrière. Je ne dirai plus que je ne suis pas capable de faire telle chose. Je ne dirai plus « peut-être ». Je ne vais plus jamais dire « je ne pense pas pouvoir le faire ». Je peux et je le ferai. »
Nadiya, après sa victoire.