Fatoumata Kebe : « Le 17 février prochain, l’observation du croissant lunaire est astronomiquement impossible »

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À l’approche du ramadan 2026 – 1447, la question de l’observation du croissant lunaire ressurgit avec son lot d’affirmations contradictoires. Astrophyscienne et docteure en astronomie (Sorbonne-Université), Fatoumata Kebe revient pour Al-Kanz sur les conditions réelles de visibilité du croissant, les limites des témoignages et la place de l’astronomie dans la compréhension du calendrier lunaire musulman.

Al-Kanz : D’un point de vue purement astronomique, pourquoi sera-t-il impossible, mardi 17 février 2026 au soir, d’observer le croissant lunaire depuis la France, et même depuis la quasi-totalité du globe, y compris avec des jumelles ou un télescope classique, sans recourir à l’imagerie électronique ?
Fatoumata Kebe : Le mardi 17 février 2026 au soir, l’observation du croissant lunaire sera astronomiquement impossible depuis la France (et depuis la quasi-totalité du globe) parce que la Lune sera beaucoup trop « jeune » après la Nouvelle Lune : la conjonction Soleil-Lune a lieu en début d’après-midi en France (13h01), si bien qu’au coucher du Soleil le croissant de Lune n’a que quelques heures et n’a pas eu le temps de s’écarter suffisamment du Soleil dans le ciel pour être visible.
Concrètement, cela implique deux conséquences décisives :
— d’une part la Lune se trouve noyée dans l’éclat du crépuscule, très près de la direction du Soleil, où le fond de ciel est encore trop lumineux pour que l’œil puisse distinguer un filament aussi faible ;
— d’autre part, la Lune est très basse et se couche presque en même temps que le Soleil. Au moment donc où le ciel commence à devenir suffisamment sombre, la Lune est déjà au ras de l’horizon ou carrément sous l’horizon. Des jumelles ou un télescope classique n’y changent rien, car le problème n’est pas la taille apparente mais le manque de contraste.

Al-Kanz : Dès lors, comment devra-t-on interpréter, scientifiquement parlant, des déclarations affirmant que le croissant de Lune a été vu ce soir-là dans certaines contrées, notamment à l’est de notre longitude ?
Fatoumata Kebe : D’un point de vue scientifique, ce type d’affirmations doit être interprété comme des témoignages à vérifier et non comme des faits établis, car la configuration du 17 février 2026 rend la visibilité du croissant prédite comme improbable voire impossible sur l’essentiel du globe.
En cas d’images ou de témoignages, plusieurs informations sont indispensables : le lieu exact, l’heure locale, l’instrument utilisé, les conditions de ciel, la position de la Lune dans le ciel, sa hauteur estimée au-dessus de l’horizon, et idéalement des images brutes avec métadonnées permettant de reconstituer la géométrie.

Al-Kanz : À l’inverse, pourquoi les conditions astronomiques changent-elles mercredi 18 février 2026, rendant alors le croissant lunaire observable, parfois même à l’œil nu, dans certaines régions du monde ?
Fatoumata Kebe : En 24 heures, la Lune a eu le temps de s’éloigner du Soleil d’environ une douzaine de degrés. Cette séparation accrue rend le croissant plus épais et plus lumineux, améliore le contraste avec le ciel du crépuscule et augmente le retard entre le coucher du Soleil et celui de la Lune. Selon les longitudes, notamment vers l’ouest, la Lune est plus âgée au moment du crépuscule local, ce qui améliore nettement les conditions d’observation.

Al-Kanz : Pourriez-vous préciser les principales conditions astronomiques qui déterminent la visibilité effective d’un croissant lunaire ?
Fatoumata Kebe : Les paramètres déterminants sont :
— l’élongation Soleil–Lune (idéalement supérieure à 8–12°),
— l’altitude de la Lune au moment utile (plus elle est haute, moins sa lumière est atténuée),
— le retard entre le coucher du Soleil et celui de la Lune (au-delà de 30 minutes, l’observation devient favorable),
— et l’âge du croissant après la Nouvelle Lune.
À noter que la pollution lumineuse peut faire échouer une observation pourtant théoriquement possible.

Al-Kanz : On sait qu’il existe plusieurs méthodologies scientifiques pour prévoir la visibilité du croissant lunaire. L’une d’entre elles peut-elle, selon vous, être considérée comme totalement fiable ou infaillible ? Plus trivialement, certaines sont-elles plus fiables que d’autres ?
Fatoumata Kebe : Aucune méthodologie n’est totalement infaillible, car on cherche à prédire une perception humaine dans un ciel réel, soumis à l’atmosphère et aux conditions locales. Les modèles trop simples sont peu fiables. Les critères modernes calibrés sur de vastes bases d’observations (Yallop, Odeh/ICOP, SAAO) sont plus robustes mais restent probabilistes.

Al-Kanz : Comment expliquer les divergences entre astronomes et est-il pertinent de ne jurer que par le calcul astronomique ?
Fatoumata Kebe : Les divergences proviennent de définitions différentes de la visibilité (œil nu, aides optiques, conditions atmosphériques moyennes ou réalistes). Le ciel moderne, affecté par le skyglow [lueur artificielle du ciel nocturne causée par la diffusion des éclairages urbains, qui gêne l’observation, NDLR], complique encore la détection des objets faibles. Il est donc plus scientifique de parler de prévisions conditionnelles, confrontées à des observations rigoureusement documentées.

Al-Kanz : L’astronomie peut-elle aujourd’hui réconcilier les musulmans avec le calendrier lunaire ?
Fatoumata Kebe : Oui, en redonnant le réflexe d’observer la Lune. Comprendre ses phases permet de se situer naturellement dans le mois. L’astronomie rappelle aussi que nous sommes faits de poussières d’étoiles : observer le ciel, c’est contempler une part de notre origine.

Deux webinaires pour comprendre la Lune et le calendrier musulman

Fatoumata Kebe propose deux webinaires en ligne, ouverts à tous, consacrés à la compréhension des phases de la Lune, à la lecture du croissant et aux repères astronomiques du calendrier musulman :

  • La Lune simplement – kit parent-enfant complet | guide + activités, un kit pédagogique destiné aux parents pour expliquer simplement les phases de la Lune aux enfants, sans prérequis scientifique, à partir de supports d’observation et d’activités pratiques.
  • Lire le croissant : quand la Lune révèle le temps hégirien, un webinaire pour comprendre, à partir des mécanismes astronomiques réels, comment naît le mois hégirien : lecture des phases, interprétation de la forme et de l’orientation du croissant, repérage dans le cycle lunaire et capacité à devenir acteur éclairé de son propre calendrier, au-delà des annonces contradictoires et des polémiques récurrentes.

Pour y accéder, il vous suffit de cliquer sur les liens ci-dessus.

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