Les lecteurs d’Al-Kanz connaissent Thomas Sibille le libraire, l’éditeur, l’entrepreneur. S’il existe de nombreux entretiens vidéo de ce passionné de lecture et de l’Algérie, on n’en trouve aucun à l’écrit. Réparons ce manque.
Al-Kanz : Vous avez grandi dans une famille catholique très pratiquante. Quelle place avait la foi dans votre enfance ?
Thomas Sibille : J’ai en effet grandi dans une famille catholique. Mes parents étaient très engagés dans la pratique religieuse et dans l’animation de la petite communauté catholique de notre ville. Nous habitions d’ailleurs dans un presbytère, juste à côté de la chapelle, parce que mes parents en assuraient l’entretien ainsi que l’animation.
Ma mère enseignait le catéchisme, mon père animait les messes, et, de mon côté, j’ai suivi tout le parcours religieux de l’enfance : j’ai été au catéchisme, j’ai été enfant de chœur, j’ai été scout, et j’ai même reçu le sacrement de la confirmation [rite chrétien pour affirmer sa foi et son engagement envers l’Église, NDLR].
Durant mon adolescence, j’étais un peu moins pratiquant, comme beaucoup, mais je suis resté profondément croyant. Il était rare que je m’endorme sans avoir prié ou sans avoir lu quelques pages de la Bible. Chaque dimanche soir, mon père nous réunissait pour une lecture biblique, une méditation autour des paraboles qu’il choisissait, suivie de quelques prières en famille.
La foi a donc été un élément central de mon enfance, de mon adolescence, et plus largement de mon éducation.
Enfant, j’avais pour modèles l’Abbé Pierre, François d’Assise, et ces hommes capables de charité et de don de soi. Même lorsque, adolescent, j’ai pu m’éloigner légèrement de la pratique, c’est cet héritage qui a nourri ma vie intérieure.
Je me souviens d’ailleurs qu’au collège, à une époque où beaucoup avaient honte d’avouer qu’ils étaient croyants, je revendiquais avec fierté le fait d’être catholique, de croire en Dieu, et de considérer Jésus comme le modèle ultime.
Al-Kanz : Votre conversion a littéralement bouleversé votre vie : rupture avec vos parents, perte de logement et perte d’emploi. Pourtant, vous affirmez que c’est la période où vous avez été le plus heureux. Vous avez même dit : « Je me suis converti seul, mais je n’ai jamais été aussi entouré ». Ou encore que votre conversion n’a pas été une rupture mais une continuité. Etranges paradoxes.
Thomas Sibille : Ma conversion a l’islam a effectivement provoqué une rupture avec mes parents. C’est quelque chose de normal : lorsqu’ils éduquent leurs enfants, les parents imaginent naturellement qu’ils suivront la voie qu’ils ont tracée pour eux. Les miens, profondément catholiques et ne connaissant pas l’islam, espéraient donc que je poursuive leur chemin.
Cependant, pour moi, embrasser l’islam n’a pas été une rupture avec l’éducation que j’ai reçue, mais au contraire la continuité de ce que mes parents m’ont transmis. Ils m’ont enseigné la foi, la recherche de la vérité, l’humilité et la sincérité. Dans mon propre cheminement spirituel, à travers les rencontres que j’ai pu faire et mes lectures, j’ai compris que Jésus a annoncé la venue d’un prophète après lui, et a préparé sa venue.
Embrasser l’islam a été pour moi une manière d’être fidèle au message de Jésus et de poursuivre son enseignement. Ainsi, j’ai ajouté à ma foi une foi supplémentaire, et à mes pratiques des pratiques supplémentaires. J’ai donc continué le chemin que mes parents m’ont montré.
« Ce qui aurait pu ressembler à de la solitude a été, pour moi, une plénitude. »
— Thomas Sibille
C’est vrai que je me suis retrouvé seul, dans le sens où j’ai perdu, dans un premier temps, le lien avec eux, ainsi qu’avec mes frères et sœurs et mon entourage proche. Néanmoins, j’ai découvert une fraternité, une chaleur et un accueil extraordinaires au sein des mosquées et de la communauté musulmane. Ce qui aurait pu sembler être de la solitude a été, pour moi, une plénitude : plénitude dans la douceur de la foi, dans sa saveur, mais aussi plénitude à travers des rencontres sincères, désintéressées, unies par la foi et la recherche de la vérité.
Je me suis très vite senti accompagné, épanoui et certain de mon choix. Quelques années plus tard, les retrouvailles avec mes parents et le reste de ma famille ont été belles et sincères. Chacun a compris la position de l’autre et a accepté les choix de vie, laissant l’amour familial faire le reste.
Al-Kanz : En plaçant votre travail sous le signe du triptyque islam, France et modernité, vous revendiquez l’héritage de Malek Bennabi. Comment traduisez-vous concrètement cette ambition de « penser en musulman et en homme du siècle » ?
Thomas Sibille : Ma découverte de Malek Bennabi, quelques années après ma conversion, a été presque une seconde conversion. Jusqu’alors, j’appréhendais l’islam par mon propre cheminement spirituel : mes lectures, mes fréquentations, mes expériences. Avec Malek Bennabi, j’ai appris à penser et à lire le monde autrement. C’est alors que j’ai saisi la dimension civilisationnelle de l’islam.
J’ai appris à analyser les idées, à les classer, à distinguer celles qui sont vivantes et capables de générer de l’action de celles qui sont mortes ou mortelles et qui paralysent l’individu. Surtout, j’ai trouvé chez Malek Bennabi cet appel : que le musulman se connaisse lui-même pour savoir qui il est et où il va ; qu’il connaisse ceux avec qui il vit même si ces derniers ne partagent pas ses convictions, afin de savoir comment interagir avec eux ; et qu’il sache se faire connaître, pour ne pas céder aux préjugés et aux idées simplistes entourant l’islam, dans un monde où l’information comme la désinformation circulent très vite.
« Beaucoup de musulmans aujourd’hui prient sans transformer le monde, croient sans penser, maitrîsent les gestes mais pas toujours le sens. »
Cette découverte a profondément transformé ma vision. Elle m’a permis de devenir un musulman fier et heureux de participer à la civilisation humaine, en adéquation avec ce monde moderne, tout en cherchant à préserver mon authenticité. J’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement de conserver la forme de la pratique religieuse, mais d’en retrouver le fond. Beaucoup de musulmans aujourd’hui prient sans transformer le monde, croient sans penser, maitrîsent les gestes mais pas toujours le sens. Lire Malek Bennabi, c’était avoir entre les mains les idées nécessaires pour réconcilier le fond et la forme, redonner à l’islam son authenticité, mais aussi son efficacité.
Cela m’a donné l’envie d’agir, de rencontrer, de m’ouvrir aux autres, comme l’enseignait Bennabi. Plutôt que d’être un musulman réactionnaire ou contestataire, utilisant l’islam comme moyen d’opposition ou de retrait, j’ai trouvé dans l’islam une force de proposition : une manière de contribuer à la civilisation humaine, en y apportant des valeurs éthiques et esthétiques, dans un monde en crise de sens.
Cette lecture a ainsi réévalué et réorganisé mes idées, mes actions, mon rapport au monde. Elle m’a donné une vision et une conception vaste et vivante de la civilisation, qui me permettent aujourd’hui d’être épanoui, confiant et actif, non comme un croyant isolé mais comme un homme qui agit.
Al-Kanz : Votre attachement à l’Algérie dépasse le simple coup de cœur. Il nourrit votre pensée à travers des figures comme Etienne Dinet, Abdelhamid Ben Badis ou encore feu Ahmed Taleb Ibrahimi, disparu le 5 octobre dernier. En quoi cette Algérie, que vous aimez faire découvrir à vos lecteurs, a-t-elle façonné votre rapport au monde en tant que musulman ?
Thomas Sibille : On peut dire que j’ai eu trois découvertes majeures dans ma vie: la première a été l’islam, la deuxième Malek Bennabi et la troisième l’Algérie. Cette dernière a été un véritable coup de cœur. Je m’y rendais depuis longtemps, puisque je suis lié à l’Algérie par ma femme, d’origine algérienne. Depuis 2005, j’y allais régulièrement. Mais je n’avais pas encore perçu la profondeur de la mentalité algérienne.
Pour moi, être algérien, ce n’est pas seulement être né en Algérie : c’est une vision du monde. Je l’ai compris à travers mes lectures. J’ai découvert l’histoire de la colonisation, la tentative d’acculturation et de destruction de l’identité d’un peuple. J’ai découvert l’action d’Ibn Badis et de Bachir El Ibrahimi qui, à travers l’association des oulémas, ont mobilisé le savoir pour éveiller les consciences. En très peu de temps, ils ont préservé et valorisé l’identité musulmane, déconstruisant tout un projet colonial d’effacement culturel, grâce à l’ouverture d’écoles pour tous, filles comme garçons, au journalisme, aux activités culturelles comme le théâtre, au scoutisme, et même aux activités sportives comme le football. Ils ont mené une véritable révolution culturelle et spirituelle qui m’a profondément inspiré et impressionné.
Ainsi, lorsque je suis retourné en Algérie, j’y suis revenu avec un regard curieux, cherchant les traces de cette histoire : les résistances intellectuelles comme celles de Bennabi, les résistances culturelles et spirituelles des oulémas, mais aussi les résistances politiques, du FLN à Frantz Fanon. J’ai alors découvert une autre Algérie, une Algérie que je ne connaissais pas, et j’en suis réellement tombé amoureux : l’Algérie des idées, l’Algérie de l’action, l’Algérie du militantisme.
J’ai découvert des femmes et des hommes chaleureux, généreux, capables de donner d’eux-mêmes et de partager le peu qu’ils ont. Une hospitalité désintéressée, unique. Tu entres dans un restaurant, on ne te laisse pas payer ; tu rencontres quelqu’un, il t’invite chez lui ; tu parles d’un savant, quelqu’un le connaît et t’y conduit, et tu deviens comme un proche. Une chaleur humaine que je n’avais jamais vue ailleurs.
Et surtout, j’ai rencontré le docteur Ahmed Taleb Ibrahimi, décédé le 5 octobre dernier, que Dieu lui fasse miséricorde. Il m’a ouvert les portes de sa maison en 2022 et ne les a jamais refermées. J’ai sans cesse appris auprès de lui. J’ai découvert la grandeur de son histoire, et celle de son père, Bachir El Ibrahimi. Ce fut à la fois instructif et bouleversant.
Je me sens désormais lié à l’Algérie. Cette Algérie qui, après son indépendance, n’a cessé de soutenir les peuples en quête de libération et qui, aujourd’hui encore, soutient la Palestine. Pour moi, être algérien, c’est plus qu’une nationalité : c’est une identité, une manière de voir le monde, une manière de vivre.
Sans compter que l’Algérie est un musée à ciel ouvert. Son histoire est ancestrale et riche. De nombreuses civilisations y ont brillé, et depuis l’avènement de l’islam, elle a toujours été une terre de science y attirant des savants du monde entier. Béjaïa était même surnommée « La Petite Mecque ».
Alors que, dans d’autres pays, l’histoire est cantonnée aux musées, en Algérie, elle est visible à chaque coin de rue et transmise oralement par une population fière et passionnée.
L’Algérie est maintenant pour moi une source d’inspiration et si j’y suis lié pour des raisons familiales je suis désormais lié à elle par l’islam et pour l’histoire et la culture que je découvre un peu plus chaque jour.
Al-Kanz : L’Algérie semble être à la fois une destination et un point de départ dans votre réflexion. Comment ce pays vous aide-t-il à penser autrement les rapports entre islam, musulmans et France ?
Thomas Sibille : Ma découverte de l’Algérie m’a ouvert des perspectives inattendues sur les relations entre la France et l’islam. Bien sûr, la colonisation a été une tragédie, une entreprise de domination et d’humiliation. Malgré tout, il y a eu des moments d’humanité, des rencontres profondes, qui ont laissé des traces inspirantes et méconnues.
Lorsque l’émir Abdelkader, accompagné d’une centaine de membres de sa famille et de ses compagnons, fut emprisonné au château d’Amboise, près de de Tours, les Français qui les côtoyèrent (habitants, religieux, penseurs, responsables politiques) découvrirent de près la vie intérieure d’un musulman : prières quotidiennes, pudeur, étude du Coran, discipline spirituelle, bienveillance, noblesse de caractère. Beaucoup furent bouleversés par la dignité de l’émir, la douceur de sa mère et la vertu de son entourage.
On rapporte même que René Guénon aurait découvert l’islam en tombant, à la bibliothèque de Blois, sur un article relatant la grandeur spirituelle de l’émir Abdelkader, un détail fondamental que l’histoire officielle ignore souvent.
De la même manière, la colonisation, aussi injuste soit-elle, a mis l’Algérie à portée de nombreux Français, qui, au contact des musulmans et de leur authenticité, ont vu leur vie transformée. Parmi eux : Philippe Grenier, premier député musulman de France, ou encore le peintre Étienne Dinet, devenu Nacerdine, amoureux de l’islam et du peuple algérien. »
Ces histoires montrent que même dans les périodes les plus sombres, il y a eu des ponts, des rencontres, des dialogues authentiques.
« Il est possible d’être Français et musulman, de dialoguer sans s’effacer, de se rencontrer sans se renier. »
Aujourd’hui, alors que les réseaux sociaux nous enferment dans des bulles, que la France traverse une crise politique et culturelle profonde et que chacun se replie sur lui-même, ces exemples nous rappellent une vérité simple : la connaissance de l’autre transforme. La rencontre sincère guérit. L’ouverture élève.
Je veux transmettre ces histoires, parce qu’elles montrent qu’il est possible d’être Français et musulman, de dialoguer sans s’effacer, de se rencontrer sans se renier.
Elles sont une source d’inspiration : pour nous, pour ceux qui cherchent la paix, et pour tous ceux qui veulent reconstruire des ponts plutôt que des murs.
Al-Kanz : Le succès que rencontre votre travail sur les réseaux sociaux semble traduire une attente, silencieuse mais forte, en France comme en Algérie. Comment l’interprétez-vous ?
Thomas Sibille : Si mes vidéos rencontrent un tel écho, c’est pour plusieurs raisons.
D’abord, la manière dont l’islam est présenté sur Internet est souvent caricaturale : on insiste sur l’aspect normatif, sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire, sans montrer la profondeur culturelle, historique, spirituelle de cette religion.
En montrant l’islam comme une civilisation, en évoquant la littérature, l’art, les figures historiques et la spiritualité, on dépasse les clichés ; ce qui parle à tout le monde, croyants et non-croyants.
Beaucoup de personnes non musulmanes me contactent d’ailleurs pour me remercier. Elles découvrent un islam qu’elles ne connaissaient pas.
Cela ouvre des dialogues inattendus dans une société où chacun vit souvent enfermé dans ses propres certitudes.
Ensuite, il y a beaucoup de personnes d’origine algérienne qui n’ont pas remis les pieds en Algérie depuis longtemps. Elles n’ont parfois de leur pays qu’une image négative, façonnée par des reportages dénigrants ou par des récits familiaux douloureux.
Le fait de leur montrer l’Algérie profonde, historique, celle de ses savants, de ses artistes, de ses poètes et de ses résistants, leur permet de renouer avec leurs racines et de ressentir de la fierté là où il n’y avait que distance ou oubli.
Enfin, beaucoup de Français qui ne connaissent de l’Algérie que les années 90 ou les clichés médiatiques découvrent, grâce à ces contenus, un peuple digne, généreux, accueillant, porteur d’une histoire immense et d’une richesse souvent insoupçonnée.
En réalité, ce travail touche deux mondes à la fois : d’une part, les musulmans, à qui on rappelle que l’islam est aussi beauté, pensée, culture, esthétique et profondeur. D’autre part, les non-musulmans, à qui l’on montre que l’islam n’est pas ce qu’on leur a toujours présenté.
Au fond, ce que ces vidéos permettent, c’est la rencontre. Elles créent des ponts, font naître des conversations et réintroduisent l’idée que les civilisations peuvent dialoguer, se nourrir l’une l’autre, s’enrichir mutuellement.
Al-Kanz : Bientôt la double nationalité, française et algérienne ?
Thomas Sibille : Pour la nationalité, ce n’est pas quelque chose que l’on décide soi-même et cela ne dépend pas de moi. Mais j’espère, si Dieu le veut, qu’un jour j’aurai l’honneur de l’avoir.






Es-selèmou 3aleykoum
Bel entretien avec un homme devenu plus algérien que l’Algérie. Il a creusé un sillon original dans l’étude de l’islam en tant que civilisation globale, en creusant plus particulièrement le cas emblématique de l’Algérie, pays-laboratoire du pire mais capable du meilleur. Avec d’autres, Thomas Sibille a participé à élargir notre horizon de pensée au delà de la vision juridique binaire (halèl-haram, sounna-bid3a) et du l’islam youtubesque pour adolescents et post-adolescents. C’est un très bon exemple que celui de Béjaia, toute proche de chez moi, passée de « perle de la Méditerranée » ou « Petite Mecque » à « décharge à ciel ouvert, désastre écologique, et lieu de dépravation ».