Alors que 60 % du patrimoine des ménages les plus aisés est aujourd’hui hérité, la question fiscale demeure en France au centre du débat public. Amine Nait-Daoud, expert en finance islamique et en gestion du patrimoine, et cofondateur du family office Abtal, voit dans la taxe Zucman un mécanisme qui, à certains égards, rejoint la logique de la zakat al-mal.
Al-Kanz : Pouvez-vous tout d’abord rappeler pour celles et ceux qui l’ignorent d’abord ce qu’est zakat al-mal, avant d’en venir à la fameuse taxe Zucman ?
Amine Nait-Daoud : La zakat al-mal est le troisième des cinq piliers de l’islam [avec la profession de foi, la prière, le jeûne de ramadan et le pèlerinage à La Mecque, le hajj, NDLR]. Il s’agit d’une contribution annuelle obligatoire, souvent traduite par « aumône légale », de 2,5 % sur certains biens détenus par une personne de confession musulmane lorsque leur valeur dépasse un seuil minimal (nissab) et qu’ils ont été possédés pendant une durée d’un an lunaire (hawl).
La zakat al-mal poursuit plusieurs finalités complémentaires :
— spirituelle, puisqu’elle vise la purification et la bénédiction des biens ;
— économique, car elle décourage la thésaurisation improductive et favorise la circulation de la richesse par l’investissement ;
— sociale, puisque ses bénéficiaires sont strictement définis par le Coran (sourate 9, verset 60), avec pour objectif la réduction des inégalités et, notamment la prise en charge des plus vulnérables.
Ces derniers mois, la taxe dite « Zucman » s’est imposée dans le débat public comme une proposition visant à instaurer un impôt minimum sur les grandes fortunes. L’objectif est de rééquilibrer un système fiscal dans lequel les plus fortunés paient deux fois moins d’impôts que les ménages aux revenus plus modestes.
Cet écart tient à des mécanismes d’optimisation fiscale en particulier à travers des holdings patrimoniales. La taxe Zucman vise à court-circuiter ces dispositifs, de plus en plus décriés en cette période de disette budgétaire.
Al-Kanz : Dans une story sur Instagram, vous avez ironisé sur la proposition du jeune économiste en affirmant qu’à 0,5 % près, la taxe Zucman c’est la zakat al-mal. En quoi n’était-ce pas qu’une boutade?
Amine Nait-Daoud : Ce qui est intéressant dans la taxe Zucman, c’est qu’elle vise le patrimoine et non les revenus, tout comme la zakat al-mal. Plus précisément, il s’agit d’un impôt plancher sur le revenu : si l’impôt effectif du contribuable est inférieur à 2 %, il doit s’acquitter de la différence, calculée sur 2% du patrimoine.
Certes, on n’est pas encore tout à fait dans la logique de la zakat al-mal, mais on s’en rapproche. Il est également intéressant de constater les calculs de Gabriel Zucman aboutissent à 2 %, un taux très proche des 2,5 % de la zakat al-mal.
Selon moi, il est positif que l’on puisse réfléchir, au plus haut niveau de l’Etat, à des solutions visant à réduire les inégalités. Aujourd’hui, environ 60 % de la richesse des ménages les plus aisés est héritée, contre 35 % au début des années 1970, d’après une note du Conseil d’analyse économique intitulée « Repenser l’héritage ».
Ce constat est alarmant, car il met en lumière un schéma clair de reproduction sociale. Il doit inviter chacun à s’interroger, légitimement, sur la réalité de la promesse méritocratique et de l’égalité des chances.
Le travail ne rémunère plus suffisamment. Alors qu’il fallait encore, il y a encore quelques années, quarante ans pour pouvoir espérer doubler son niveau de vie, il faut désormais près de soixante-dix ans pour y parvenir.
Al-Kanz : Quel est votre regard de l’expert en finance islamique que vous êtes sur cette proposition ?
Amine Nait-Daoud : Tout d’abord, il me semble utile de rappeler que l’un des principaux arguments en faveur de la taxe Zucman repose sur des éléments purement factuels : les ultra-riches paient en moyenne 25 % d’impôt effectif, contre 50 % en moyenne pour un ménage moyen.
La proposition a ainsi été défendue au nom du principe d’égalité devant l’impôt. Il ne s’agirait donc que d’une remise à niveau. Mais est-il juste qu’un ménage moyen paie autant d’impôts qu’un ménage ultra-riche ?
Il existe ensuite une dimension clairement politique, car une telle taxe envoie un signal fort quant à la volonté de l’État de corriger certaines distorsions du système fiscal. Mais ce signal reste symbolique s’il n’est pas accompagné d’une réflexion globale sur la dépense publique et l’efficacité de l’allocation des ressources. Le consentement même des Français à l’impôt est en jeu.
Enfin, d’un point de vue économique, une taxation du patrimoine peut favoriser une meilleure allocation du capital, en orientant les détenteurs de grandes fortunes vers des investissements productifs plutôt que vers des stratégies purement patrimoniales ou d’optimisation fiscale.
Al-Kanz : Gabriel Zucman propose d’appliquer sa taxe uniquement aux ultrariches, soit environ 1 800 individus possédant un patrimoine égal ou supérieur à 100 millions. La zakat al-mal devient obligatoire à partir du moment où l’épargne, sur une année lunaire révolue, atteint un certain seuil, le nissab (11 650,95 euros aujourd’hui). Une zakatisation de la taxe Zucman serait-elle souhaitable, selon vous ?
Amine Nait-Daoud : La réponse est non. Il faut garder en tête que la taxe Zucman viendrait en complément des autres impôts, à savoir entre autres l’impôt sur le revenu (IR), l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) ou encore les prélèvements sociaux (CSG, CRDS, etc.).
Abaisser le seuil de 2 % conduirait à l’appliquer à plus de ménages. Or les classes moyennes sont déjà soumises à une fiscalité effective de l’ordre de 50 %. En définitive, cela produirait l’effet inverse de celui recherché.
Al-Kanz : Si la zakat al-mal était appliquée en France, quel montant cela pourrait représenter chaque année ?
Amine Nait-Daoud : Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de donner un chiffre précis. La zakat al-mal ne repose pas sur une assiette globale et homogène, mais sur des règles très spécifiques qui dépendent de la nature des actifs, de leur détention dans le temps et de la situation individuelle de chaque personne ou entreprise.
Cela étant, en s’appuyant sur les statistiques officielles disponibles et en raisonnant par grands ordres de grandeur, on peut estimer que le potentiel économique théorique de la zakat al-mal en France pourrait dépasser 160 milliards d’euros par an.
Ce chiffre doit évidemment être manié avec la plus grande prudence, en l’absence d’étude économique dédiée, mais il permet de prendre la mesure des enjeux : il représente environ quatre fois les quarante milliards d’euros que les pouvoirs publics cherchent aujourd’hui à mobiliser.
Al-Kanz : Au-delà de la zakat al-mal, comment la finance islamique pourrait apporter cette justice sociale à laquelle Gabriel Zucman, à travers sa taxe, appelle de ses voeux ?
Amine Nait-Daoud : La finance islamique ne se limite pas à un simple mécanisme de redistribution comme la zakat. Elle propose une vision globale de l’économie, ancrée dans l’économie réelle et fondée sur des principes de responsabilité, de partage de la valeur créée et d’acceptation du risque.
L’un des points de rupture majeurs avec la finance conventionnelle réside notamment dans son rapport à la dette. Là où le système financier dominant repose largement sur la création et la rémunération de la dette — souvent déconnectée de la création de valeur réelle —, la finance islamique interdit la rémunération de l’argent pour lui-même. Le capital ne peut être rémunéré que s’il est exposé au risque économique et engagé dans un projet productif.
Cela se traduit concrètement par la promotion de modes de financement participatifs, dans lesquels investisseurs et entrepreneurs partagent les gains comme les pertes, mais aussi par une limitation structurelle de l’endettement excessif. Cette approche contribue à réduire les phénomènes de sur-levier, de spéculation et de concentration artificielle de la richesse.
En ce sens, la finance islamique ne cherche pas uniquement à corriger les inégalités a posteriori par l’impôt ou la redistribution, mais à agir en amont, en structurant une économie où la création de richesse repose davantage sur le travail, l’initiative entrepreneuriale et l’investissement réel plutôt que sur l’accumulation de dettes excessives.
C’est là que réside sa contribution la plus profonde au débat économique contemporain.





