Depuis novembre 2023, Imane, fondatrice de Brussels Halal Food, recense les restaurants bruxellois ayant retiré Coca-Cola et d’autres marques visées par le boycott. Partie d’une liste publiée sur les réseaux sociaux, l’initiative s’est déplacée dans la rue : les établissements engagés peuvent désormais apposer un sticker en vitrine. Objectif : rendre ces choix visibles, soutenir les commerçants qui les assument et donner aux consommateurs musulmans un repère concret.
Al-Kanz : À quel moment précis vous est venue l’idée de mener cette action ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ?
Imane : Dès novembre 2023, soit environ un mois après le 7 octobre, j’ai commencé à parler du boycott à ma communauté, mais de manière générale, sans cibler spécifiquement un secteur en particulier. Progressivement, j’ai entendu parler d’un restaurant qui avait décidé de changer toute sa gamme de boissons. C’est à ce moment-là que j’ai eu un déclic.
L’horeca — c’est-à-dire le secteur des cafés, hôtels et restaurants — représente un marché considérable pour Coca-Cola et d’autres multinationales du même type. J’ai compris que ce levier était loin d’être marginal. J’ai donc commencé à recenser, sous forme de liste, les restaurants ayant fait ce choix de leur propre initiative ou qui ne proposaient déjà pas ces marques, soit par conviction, soit par préférence pour une consommation locale plus cohérente avec leur image.
La liste a très bien fonctionné sur les réseaux sociaux : elle a été largement partagée et s’est rapidement allongée. Des restaurateurs sont venus spontanément vers moi pour y figurer. En parallèle, je recevais de nombreux messages de personnes cherchant précisément ce type d’établissements. Il m’est alors apparu nécessaire de rendre cet engagement visible physiquement, au-delà des réseaux sociaux. C’est ainsi qu’est née l’idée du sticker.
L’objectif est simple : lorsqu’une personne marche dans la rue et voit ce sticker, elle sait qu’elle peut entrer et soutenir un commerçant ayant fait le choix d’une cohérence éthique. Car changer ses habitudes peut représenter un coût supplémentaire pour un établissement. Il fallait aussi les soutenir concrètement.
J’ai conçu moi-même le sticker, je l’ai fait imprimer, puis j’ai contacté les restaurants figurant sur la liste. À ma grande surprise, le concept a été accepté rapidement. Certains étaient réticents au départ, mais après discussion et une fois le sens clarifié, la majorité a accepté.
Avec le temps, le projet a dépassé le cadre strict de la restauration. Des boutiques et des boucheries ont rejoint la démarche. L’initiative a même franchi les frontières de Bruxelles, avec un premier restaurant à Liège. Il est important de préciser que le sticker ne vise pas uniquement Coca-Cola, mais l’ensemble des marques jugées problématiques, notamment celles appartenant à des groupes comme Unilever ou Nestlé. Si une marque concernée reste proposée, le sticker ne peut être apposé.
Al-Kanz : Vous avez choisi d’agir sans attendre le soutien d’un collectif ou d’une structure. Pourquoi ?
Imane : L’urgence morale me paraissait incompatible avec l’attente. Contacter un collectif, délibérer, décider à plusieurs demande du temps. Je ressentais le besoin d’agir immédiatement.
Je disposais déjà d’une communauté engagée autour de Brussels Halal Food et d’une crédibilité construite depuis plusieurs années. J’ai estimé que cela suffisait pour commencer, quitte à rester seule au départ. Être seule m’a permis d’aller vite et de préserver une liberté de ton et d’action.
Aujourd’hui, ma sœur m’aide et j’ai choisi de lui déléguer une grande partie du projet, faute de temps et d’énergie. Elle partage les mêmes convictions et la même exigence.
Al-Kanz : Selon votre expérience, qu’est-ce qui freine le plus souvent l’engagement individuel ?
Imane : Le principal frein est la peur : peur du jugement, peur des conséquences économiques, peur de l’isolement. S’engager expose aux critiques et aux incompréhensions. Beaucoup pensent aussi que leur geste est insignifiant face à des multinationales puissantes.
Il existe également une crainte plus diffuse : celle de ne pas savoir où placer la limite. Jusqu’où aller ? Quelles marques retirer ? Cette incertitude peut conduire à l’inaction. Rendre ces choix visibles et collectifs permet précisément de lever ces freins.
Al-Kanz : Avez-vous une estimation du coût total de cette initiative, en temps et en argent ?
Imane : Nous parlons de plusieurs centaines d’euros : conception, impression des stickers, déplacements. Mais le coût en temps est bien plus important. Chaque semaine, plusieurs heures sont consacrées au repérage, aux échanges, aux vérifications et à la communication.
J’ai également conçu un fascicule pédagogique recensant les principales marques de boissons à boycotter et leurs alternatives éthiques. L’impression a été prise en charge par un membre de ma famille. Nous distribuons ces fascicules dans des marchés, salles d’attente ou manifestations pour toucher un public au-delà des réseaux sociaux.
Le choix de se concentrer sur les boissons est volontaire : c’est l’élément le plus simple à changer pour un établissement, sans remettre en cause son identité culinaire.
Al-Kanz : Qu’est-ce qui a convaincu les premiers restaurateurs ?
Imane : La confiance. Je ne venais ni pour les exposer ni pour les instrumentaliser, mais pour les soutenir. Je ne suis jamais arrivée avec un discours accusateur, mais avec des faits et une écoute sincère de leurs contraintes.
Al-Kanz : Quelles raisons invoquent ceux qui refusent ?
Imane : Les contrats en cours constituent un frein majeur. Rompre un accord peut entraîner des pénalités. Il y a aussi la pression des fournisseurs, qui offrent du matériel ou des conditions avantageuses. Enfin, la crainte de perdre une clientèle habituée revient souvent.
Al-Kanz : Quels arguments ont réellement pesé chez ceux qui vous ont suivie ?
Imane : La projection à long terme. Ils ont réfléchi à la cohérence globale de leur établissement et à l’image qu’ils souhaitent renvoyer. Dans un secteur concurrentiel, afficher une cohérence éthique devient un élément différenciant.
La visibilité a aussi joué un rôle : les établissements engagés sont référencés et mis en avant. Beaucoup ont constaté qu’ils n’ont pas perdu de clientèle, et parfois même attiré de nouveaux clients venus soutenir la démarche.
Al-Kanz : Comment procédez-vous concrètement sur le terrain ?
Imane : J’identifie des restaurants halal ou je réponds aux demandes entrantes. Je vérifie leur carte, puis j’échange directement avec les restaurateurs. J’explique les enjeux, je demande une confirmation claire du boycott et je vérifie concrètement les produits proposés.
Je laisse toujours un temps de réflexion. En cas d’accord, le sticker est remis et l’établissement ajouté au référencement public. Nous ne nous limitons pas à la liste BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) : nous élargissons notre vigilance aux marques que nous estimons problématiques, après présentation d’éléments concrets.
Al-Kanz : Cette initiative pourrait-elle fonctionner ailleurs ?
Imane : Oui, à condition d’adapter le modèle au contexte local. À Bruxelles, la densité de restaurants indépendants facilite le dialogue. En France, l’échelle et la présence de chaînes rendent l’approche plus complexe.
Il faudrait une coordination claire, des critères communs et une visibilité suffisante pour préserver la crédibilité de la démarche.
Al-Kanz : Par quoi commencer ailleurs ?
Imane : Créer un lien local solide et proposer des alternatives concrètes. Depuis le 7 octobre, des marques comme Pales Drink, qui reverse 10 % de ses revenus à une association venant en aide aux Palestiniens, ont émergé. Présenter des solutions clés en main facilite l’adhésion.
À Lyon, le collectif Gaza Friendly recense les commerces engagés via une application dédiée. Les approches diffèrent, mais cette diversité montre qu’il existe plusieurs portes d’entrée possibles.
Al-Kanz : Durant ramadan, vous ne restez pas inactive.
Imane : Chaque année, nous organisons le Ramadaction : une collecte de dons destinée à acheter des denrées redistribuées aux mosquées et centres d’aide qui préparent des colis alimentaires pour ramadan. En moyenne, environ 10 000 euros sont collectés.
Nous veillons scrupuleusement à ne pas acheter de produits faisant l’objet d’un boycott et à ne pas nous fournir auprès d’enseignes ou de marques finançant Israël. Pour nous, la solidarité ne peut être dissociée de la responsabilité dans nos choix de consommation.





