Non, la France n’interdira pas la volaille halal en juillet 2021

Par Al-Kanz

L’affirmation des mosquées de Paris, de Lyon et d’Evry est fausse.

abattage électronarcose / avec étourdissement
© L214

Fact-checking. Dans un communiqué de presse pour le moins surprenant, rendu public jeudi 18 mars, les mosquées de Paris, d’Evry et de Lyon « s’inquiètent vivement d’une récente instruction ministérielle qui pourrait conduire à l’interdiction de l’abattage de volailles selon le rituel halal ».

A en croire ces instances, les musulmans de France ne pourront plus continuer dans les prochains mois à consommer de la volaille abattue selon les principes islamiques qui régissent le halal.

Plus de poulets, plus de dindes, plus de canards pour les gourmets dans nos assiettes dès le second semestre 2021. L’heure serait grave.


Disons-le tout de suite : cette annonce est non seulement abusive, mais tout bonnement fausse. Il est en effet inexact d’affirmer :

  • d’abord que, « à compter du mois de juillet 2021, l’abattage rituel halal de volailles en France ne sera plus autorisé » ;
  • ensuite que les musulmans de France « risquent de vivre » une « situation dramatique » ;
  • enfin que « ces dispositions sont une grave entrave au libre exercice du culte. »

Comme on peut le deviner, le communiqué a suscité un vif émoi. Vous êtes d’ailleurs nombreux, surpris, à nous avoir demandé des clarifications. Voyons donc ensemble ce qu’il en est.

Une « fake news » reprise à l’étranger

Ce que d’aucuns qualifient sans détour de « fake news » a été largement discuté sur les réseaux sociaux en France, mais aussi à l’étranger.
Plus grave encore, de nombreux médias internationaux, et non des moindres, ont pris pour argent comptant l’annonce des trois mosquées. Parmi eux, Euronews, Nessma (Tunisie), 2M (Maroc) et le site arabophone d’Al Jazeera (Qatar).

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Etat des lieux

Un texte européen – règlement (CE) n°1099/2009 du Conseil du 24 septembre 2009 sur la protection des animaux au moment de leur mise à mort – fixe les conditions d’abattage de la volaille auxquelles doit se conformer tout abattoir.

Parmi ses exigences figure « la perte de conscience et de sensibilité de toutes les volailles [qui] doit être obtenue à l’issue de leur étourdissement, puis maintenue tout au long de leur saignée jusqu’à leur mort ». Il s’agit pour l’Europe d’abord de détailler les conditions dans lesquelles l’étourdissement doit être pratiqué, ensuite d’imposer des paramètres amenant à un étourdissement des volailles sans reprise de conscience possible.

Si Bruxelles refuse toute réversibilité, elle permet aux musulmans et aux juifs de déroger à l’obligation d’étourdir.

Toutefois en pratique, dans les filières halal, les volailles sont abattues plutôt avec électronarcose, un procédé visant à faire perdre conscience aux bêtes en les plongeant dans un bain électrifié.


Pour l’heure, les volailles en France sont mises à mort selon trois modes d’abattage différents :
1- abattage sans électronarcose
2- abattage avec électronarcose, selon les paramètres électriques imposés par le règlement européen n°1099/2009
3- abattage avec électronarcose, selon des paramètres électriques inférieurs à ceux imposés par ce règlement.

Jusqu’ici les autorités françaises faisaient preuve de tolérance en permettant ce troisième et dernier cas. C’est ainsi que, dans les abattoirs, les vétérinaires, préposés à divers contrôles dont celui du respect du bien-être animal, acceptaient qu’un industriel fasse abattre ses bêtes selon des paramètres électriques de moindre intensité que ceux exigés par l’Union européenne.

Cette latitude disparaît avec l’instruction technique DGAL/SDSSA/2020-722 du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation à l’origine du communiqué de presse des trois mosquées, qui a trait aux « contrôles officiels relatifs à la protection animale en établissement d’abattage de volailles au moment de leur mise à mort ».

Pour autant, la dérogation octroyée aux juifs et aux musulmans leur permettant de recourir à l’abattage de la volaille sans étourdissement préalable, autrement dit sans électronarcose, est maintenue. L’instruction technique précise seulement les conditions de contention pour ce type d’abattage.

Fin de l’électronarcose amoindrie

Ainsi, le communiqué catastrophiste des mosquées s’explique par les conséquences de l’instruction technique sur l’abattage avec électronarcose aux paramètres électriques inférieurs à ceux exigés par l’Union européenne. Or, c’est précisément la voie prise par l’association rituelle de la grande mosquée de Lyon (ARGML), l’organisme de contrôle et de certification halal de la mosquée de Lyon.

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Face aux craintes des consommateurs, l’ARGML a toujours fait valoir que, lors des abattages sous sa responsabilité, l’électronarcose est sous contrôle. En 2008, dans une vidéo de présentation, elle expliquait du reste que « par son emplacement à la sortie du bac de l’électronarcose, le contrôleur de l’ARGML surveille toutes les volailles avant l’abattage. Il s’assure qu’elles sont toujours vivantes et il retire de la chaîne celles qui lui semblent n’avoir pas supporté l’intensité du courant électrique. L’électronarcose ne doit en aucun cas provoquer la mort de la volaille. »

Lire – Contrôle halal et électronarcose : vidéos de présentation par l’ARGML-mosquée de Lyon

Or, l’ARGML ne pourra plus procéder de la sorte : invoquant le bien-être animal, l’instruction technique impose des conditions de pratique de l’électronarcose et de contrôle de son efficacité qui met de fait fin au recours aux paramètres électriques plus faibles.

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Les organismes de certification doivent trancher

En réalité, les conséquences de cette instruction concernent essentiellement l’ARGML, les mosquées d’Evry et surtout de Paris permettant à leurs partenaires industriels de recourir à l’électronarcose – et pour certains l’abattage mécanique – sans qu’aucun contrôle sur site, indépendant et systématique ne soit opéré.

Lire – Dalil Boubakeur avoue que la mosquée de Paris ne peut « garantir » le halal

La situation est critique pour l’ARGML qui se voit contrainte soit :
– d’opter pour un abattage avec électronarcose aux paramètres électriques prescrits par le règlement européen ; ce qui est proprement improbable. D’abord, parce que ses responsables ont toujours rassuré les consommateurs en affirmant ne pas y recourir. Ensuite parce qu’ils savent que ces paramètres tuent.
– soit d’abandonner totalement l’abattage avec étourdissement. Ses partenaires industriels devront alors installer un système de contention des volailles individuel, ce qui engendrera des coûts, qu’il faut vouloir assumer. Il faudrait en outre réaménager les chaînes d’abattage, plus particulièrement le point de saignée, et former les sacrificateurs à la mise à mort des bêtes qui ne sont plus étourdies.

Dans ce second cas, l’ARGML rejoindrait les organismes de contrôle et de certification halal en France et dans le monde qui travaillent avec des industriels qui ne recourent pas à l’électronacrose.

Pourquoi ce communiqué ?

Il est à vrai dire difficile de comprendre l’initiative de trois mosquées. L’abattage rituel ne sera pas interdit en France, à tout le moins pas encore, pas en juillet prochain, ni pour la volaille ni pour les autres animaux que consomment les musulmans.

L’instruction technique ne plonge pas ces derniers dans une situation dramatique, pas plus qu’il ne porte atteinte au libre exercice du culte ou qu’il envoie un mauvais message à la communauté musulmane, ce à l’approche de ramadan ou non.

Il est certain que ces nouvelles dispositions bousculent l’ARGML et ses partenaires industriels. Mais pourquoi engager toute la communauté musulmane, plus encore dans le climat délétère que des ministres en poste se plaisent à entretenir ? Comment des instances religieuses, des mosquées en l’espèce, peuvent-elles tout à la fois diffuser un si gros mensonge et accuser à tort un gouvernement ?

On s’étonnera au demeurant du timing choisi pour ce communiqué. Faut-il voir là une énième manoeuvre politique qui s’inscrit dans le putsch annoncé contre l’actuel Conseil français du culte musulman et la création d’une nouvelle instance aux ordres du ministre de l’Intérieur actuel ?

Quelles que soient les réponses apportées à ces interrogations, rien ne va dans ce communiqué. Mais peut-être permettra-t-il de braquer les projecteurs sur ce marché du halal food vérolé par une fraude massive et d’amener les consommateurs musulmans à s’interroger sur la viande qu’on leur vend ; au regard d’une part des principes qui régissent le halal, d’autre part de ce que l’islam prescrit tant en matière de bien-être animal que de notre rapport à l’alimentation.

Nous mangeons trop de viande, nous le savons, qui plus est de la viande de mauvaise qualité, issue de filières qui maltraitent les animaux. Un autre halal est possible.



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