Derrière Le Fermier des Vosges, Mourad O. grossiste en viandes, et Abdelhak A., caution champêtre

Par Al-Kanz

Depuis février 2021, des milliers de consommateurs croient à une histoire montée de toutes pièces.

La ferme, Fresse-sur-Moselle

1er février 2021. Lancement de la boutique en ligne Le Fermier des Vosges. La promesse est alléchante : les consommateurs musulmans vont pouvoir déguster de la charcuterie halal de première qualité, façonnée dans la plus pure tradition artisanale par un éleveur passionné et son épouse au sein de leur ferme.
Onze mois plus tard, saucissons, jambons de veau et autres bresaolas ont disparu de la page d’accueil du site, la page Facebook a été supprimée, le compte Instagram n’est plus alimenté : nos premières révélations, courant décembre sur les réseaux sociaux, ont semé la panique. Enquête en quatre volets sur l’affaire du Fermier des Vosges.

La fable du fermier éleveur-charcutier-e-commerçant

L’histoire était belle. Un fermier, béret vissé sur la tête, musulman d’origine maghrébine qui a fait le choix de la nature, de la montagne. Révélé à l’Internet musulman en 2013 par le festival de cinéma des Mokhtar Awards, Abdelhak A., éleveur de cinquante-et-un ans, est propriétaire d’une ferme à Fresse-sur-Moselle (88) ; des vaches – de race vosgienne – et des chèvres.

Il fut un temps où le fermier des Vosges, comme on le surnomme, fabriquait quelques kilos de charcuterie artisanale, qu’il vendait localement sous le régime de l’EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée). Leurson, sa société, n’a pas l’autorisation légale de vendre au-delà du département.

Pourtant, à partir de février dernier, la « charcuterie artisanale depuis 1999 » – dit le slogan de la boutique en ligne – prétendument fabriquée par ce petit éleveur a conquis une clientèle bien au-delà des Vosges.

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Des milliers de consommateurs musulmans à la recherche de viandes de qualité réellement halal et de charcuterie « 100 % artisanale », sans additifs ni autres obscurs ingrédients prisés par les industriels, sont persuadés d’avoir enfin goûté à d’authentiques produits du terroir ; convaincus d’avoir commandé et reçu saucissons, rôtis de canard, salami de boeufs, etc., tous issus directement de la ferme.

Et pourtant aucun des quelque cinquante produits commercialisés par la e-boutique Le Fermier des Vosges n’est fabriqué par Abdelhak A. Rien n’est artisanal, tout ou presque est industriel.

Si le fermier lui-même, sa ferme, ses vaches et ses chèvres existent bien, la belle histoire du fermier des Vosges commercialisant dans une boutique en ligne éponyme une « charcuterie artisanale depuis 1999 », fabriquée par ses soins, est une fable, un mensonge marketing particulièrement lucratif.

Distinguer l’éleveur de la boutique en ligne

Prenez un éleveur vosgien. Surnommez-le « le fermier des Vosges ». Lancez une boutique en ligne que vous appellerez à dessein… « Le Fermier des Vosges ». Ajoutez le slogan « charcuterie artisanale depuis 1999 ». Contactez une vingtaine de comptes Instagram influents. Laissez infuser la confusion entre le fermier des Vosges, l’homme, et Le Fermier des Vosges, le e-commerce. Persuadez-les de faire la promotion des produits fabriqués, dans les larmes et le sang, par un tout-petit fermier qui travaille très dur pour offrir aux consommateurs musulmans de la charcuterie halal de qualité. Vendez !

Voilà la recette qui a permis à deux individus d’encaisser en quelques mois une somme rondelette aux dépens de leurs clients, dont on pourrait certes interroger la naïveté et le laxisme s’agissant notamment de la garantie halal, mais qui, quoi qu’on en pense, sont victimes.

Contrairement à ce que nombre d’entre eux croient encore, derrière le site le Fermier des Vosges, il n’y a en effet pas seulement Abdelhak A., tout à la fois éleveur, fermier, artisan-charcutier, e-commerçant et community manager : le fermier des Vosges n’est pas Le Fermier des Vosges. Pas plus que la boutique en ligne ne serait la vitrine commerciale de l’activité du fermier Abdelhak A., qui, avec l’aide de son épouse, fabriquerait de « la charcuterie artisanale depuis 1999 ».

Derrière l’éleveur, Mourad O., ex-financier

L’éleveur n’est en réalité que la caution, le faire-valoir champêtre et bucolique indispensable à Mourad O., ancien financier reconverti dans la viande « halal », qui en coulisses tire les ficelles. Voyons plutôt.

Commençons par le nom de domaine : lefermierdesvosges.fr. Enregistré le 21 août 2019, il est la propriété de Mourad O. via son entreprise Natur’allies. Bien que « le fermier des Vosges » soit le surnom exclusif de Abdelhak A., ce dernier n’a ni paternité, ni propriété, ni droit de regard sur le nom de domaine.

Point intéressant. Le 20 mars 2021, soit un mois et demi après le lancement de la boutique en ligne, Mourad O. a déposé, à l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI), « le fermier des Vosges ». Comme pour le nom de domaine, il s’agissait de garder la main sur ce qui devait devenir une marque et d’empêcher Abdelhak A. d’en devenir propriétaire.

Lors d’un entretien téléphonique, Mourad O., qui affirme « tout faire », justifie cette appropriation : il est hors de question de « développer l’image du Fermier des Vosges, de développer quelqu’un, Abdelhak, qui demain s’il y a séparation garde l’image et moi rien ».

La demande fut, logiquement, rejetée en octobre : la locution « le fermier des Vosges » est bien trop générique pour devenir une marque protégée. Elle sera toutefois la raison commerciale d’une entreprise, Naturallies V, « V » pour Vosges (à distinguer de la société Natur’allies), et le nom de la boutique en ligne.

Derrière Naturallies V., il y a d’une part Mourad O., d’autre part Abdelhak A. Le premier est président, le second directeur. Autrement dit, le patron du business Le Fermier des Vosges, c’est bel et bien Mourad O. et non Abdelhak A.

S’il fallait convaincre les plus sceptiques, voici la répartition des parts de la société, telles qu’elles apparaissent dans les statuts de la société : Mourad O. possède 80 % des parts (lesquelles seraient réparties selon un pacte d’actionnaires, nous dira-t-il), Abdelhak 20 %.

En résumé, s’il est bien propriétaire avec son épouse de la ferme sise à Fresse-sur-Moselle, dans le département des Vosges (88), Abdelhak A. n’est pas patron de la société qui gère la boutique en ligne www.lefermierdesvosges.fr. Pas plus qu’il n’en est l’actionnaire majoritaire.

En outre, l’objectif derrière la boutique en ligne Le Fermier des Vosges n’a jamais été de commercialiser les produits fabriqués à la ferme par Abdelhak A. L’agriculteur ne dispose ni des capacités de production pour répondre à la demande de milliers de clients, ni l’autorisation légale, comme dit précédemment, de commercialiser la charcuterie qu’il pourrait être amené à fabriquer sinon localement.

La réalité est la suivante : grossiste en viande, Mourad O. s’est associé avec Abdelhak A., partenaire consentant, pour pouvoir écouler des produits industriels et prétendument halal, vendus par ailleurs à des bouchers, peu regardants. Pierre angulaire de cette entreprise peu orthodoxe, l’image du petit fermier devait convaincre les consommateurs musulmans de casser leur tirelire pour acheter cette charcuterie, qu’ils pensaient saine, halal et artisanale.

De la responsabilité des « influenceuses »

Qui a lancé un commerce en ligne sait combien les premiers temps sont difficiles. Sans la visibilité obtenue grâce au concours d’une vingtaine de comptes Instagram réunissant au total de 2 à 2,5 millions d’abonnés, Le Fermier des Vosges n’aurait jamais pu en quelques semaines convaincre plusieurs milliers d’internautes ni de devenir clients ni de payer le prix fort cette charcuterie prétendument halal et artisanale.

La responsabilité de ces influenceuses* est immense : plutôt que de vérifier et d’exiger un minimum de garanties avant d’inviter leur communauté à foncer tête baissée, ces dernières ont préféré croire sur parole la fable racontée, non sans pathos, par Mourad O.

Cette légèreté est irresponsable, et dangereuse : pour éviter de mettre la puce à l’oreille d’internautes prudents, Mourad O. et Abdelhak A. ont choisi de n’indiquer les ingrédients de leurs produits nulle part. Ni dans la boutique en ligne ni sur les étiquettes. Or, comme nous le verrons dans un prochain article, plusieurs allergènes figurent dans la composition des produits, sans qu’aucun des clients ne l’aient su ; au risque de subir un choc anaphylactique sans pouvoir en identifier l’origine.

Il faudra attendre nos premières publications sur les réseaux sociaux et les deux interviews, la première avec Abdelhak A., la seconde avec Mourad O., d’une durée respectivement de trois et quatre heures, pour que ingrédients et allergènes soient ajoutés sur les fiches produit de la boutique en ligne.

*sur la vingtaine de comptes identifiés, on ne compte qu’un seul homme, qui gère avec sa compagne leur compte commun.



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Vos réactions (6 commentaires)

  1. Sokha    

    Je trouve cela dommage, qu’il n’existe quasiment pas d’équivalent féminins dans la langue française pour la plupart des métiers, et qu’il suffit d’un homme dans un groupe pour que le masculin soit utilisé. Et pourtant là dans un contexte particulièrement péjoratif, on décide d’utiliser le terme au féminin malgré la présence d’un homme dans le groupe. Comme si l’erreur n’est pas humaine, mais féminine.

    1
  2. un citoyen    

    Sobhanallah … C’est vraiment inquiétant, merci beaucoup pour l’article, le temps passé à élucider « l’enquête ». Il faut partager cet article afin que ça se sache, la naïveté nous aura tué nous musulmanes et musulmans …

    On voit halal et on court comme des moutons sans se poser la question de savoir qui est derrière la marque et les produits.

    2

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