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Le Fermier des Vosges : une boutique en ligne lancée pour écouler de la charcuterie industrielle

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Deuxième volet de notre enquête sur l’affaire du Fermier des Vosges. Dans le précédent article, nous vous révélions la réalité derrière cette boutique en ligne, celle d’un grossiste en viandes, Mourad Ouali, qui s’associe avec un agriculteur, Abdelhak Atoui, dont il exploite l’image pour vendre ses produits industriels et dits « halal ».
La manœuvre a fonctionné, puisque pendant dix mois des milliers de particuliers leur ont acheté une charcuterie, qu’ils pensaient saine, halal et artisanale.

Lire – Derrière Le Fermier des Vosges, Mourad Ouali grossiste en viandes, et Abdelhak Atoui, caution champêtre

Pour écouler ses viandes, Mourad Ouali, le grossiste, a fondé son argumentaire commercial sur le mensonge suivant : la boutique en ligne Le Fermier des Vosges propose des produits fabriqués de façon artisanale par un agriculteur et son épouse dans leur petite ferme.

Rungis, alpha et omega du Fermier des Vosges

Le Fermier des Vosges a séduit des milliers de clients en France et à l’étranger, pour qui il n’était pas seulement question d’acheter de la viande halal.

Le fermier des Vosges versus Le Fermier des Vosges

Attribuer à la boutique le surnom d’Abdelhak Atoui est l’une des stratégies de Mourad Ouali pour faire croire à la fable du fermier-éleveur-charcutier-e-commerçant. Lorsque nous écrivons « le fermier des Vosges », minuscule à « fermier », nous évoquons l’agriculteur. En revanche, « Le Fermier des Vosges », majuscule à « Fermier », désigne le e-commerce.
Sur la confusion volontaire entre le surnom de l’éleveur et le nom de la e-boutique, voir le précédent article).

Il s’agissait aussi de soutenir une initiative, celle d’un agriculteur-artisan-charcutier qui n’avait pas ménagé sa peine pour révolutionner la charcuterie halal.

Passer commande sur le site, c’était accéder enfin à des produits carnés « authentiques », artisanaux, vraiment halal, sans additifs ni ingrédients douteux et/ou dangereux, fabriqués localement dans le respect de l’environnement et de l’enseignement prophétique, notamment en termes de bien-être animal.

Soit tout ce que l’on ne trouve pas dans l’industrie agroalimentaire qui inonde nos boucheries, nos assiettes et nos ventres de sa viande toxique et le plus souvent frauduleusement estampillée halal.

Tout cela n’était pourtant qu’illusion. Le cœur de l’activité du Fermier des Vosges n’a jamais été à la ferme, mais à proximité de Rungis, dans le département du Val-de-Marne, où étaient préparés et expédiés les colis. Ce qui explique l’adresse sur l’étiquette du transporteur.

Etiquette d'un colis Chronofresh envoyé par Le Fermier des Vosges

Notons que si certains clients ont pu récupérer leur commande à la ferme, c’est précisément pour entretenir cette illusion : Mourad Ouali, qui gère toujours près de Rungis son autre société, celle spécialisée dans la commercialisation en gros de produits carnés industriels, prenait soin d’envoyer une partie du stock à Fresse-sur-Moselle. A Abdelhak Atoui ensuite de laisser croire au moment de la remise en main propre qu’il s’agissait de sa production, évidemment artisanale. En réalité, totalement industrielle.

Une charcuterie 100 % industrielle aux antipodes de l’artisanal

Le logo de la boutique est très clair : en passant commande, vous achetez de la « charcuterie artisanale depuis 1999 ».

La réalité est tout autre, comme nous allons le voir, d’abord avec les saucissons, produits stars prétendument fabriqués à la ferme par Abdelhak Atoui.

Ces saucissons proviennent d’une filiale du géant Bigard, leader français de la viande, en l’occurrence Les Salaisons du Mont-Blanc. Sur la photo ci-dessous, tirée du compte Instagram du Fermier des Vosges, on peut lire distinctement le numéro d’agrément sanitaire de cette société, spécialisée dans la charcuterie traditionnelle, c’est-à-dire porcine, et bovine.

Pour vérifier cette information, il vous suffit de faire une recherche sur le site Openfoodfacts à partir de son numéro d’agrément sanitaire, soit « FR 74.042.001 CE ».

Poursuivons avec la bresaola de bœuf Black Angus, que l’on devine sous les saucissons (encadré vert) grâce à une inscription sur l’emballage : « Rigamonti ».

Filiale du groupe brésilien JBS (46 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2020), Rigamonti est une société italienne, leader mondial de la bresaola, qui annonce pour 2020 135 millions d’euros de chiffre d’affaires. On est loin de l’atelier artisanal aux productions par définition confidentielles.

Nous pourrions continuer à égrener la liste des fournisseurs du Fermier des Vosges. Mais restons-en là. Retenons simplement que la cinquantaine de produits vendus dans la boutique en ligne proviennent d’entreprises industrielles de France et d’Italie, mais aussi d’Irlande, d’Espagne, des Etats-Unis et d’Australie.

Passons plutôt aux ingrédients utilisés, lesquels révélent le caractère industriel de cette prétendue « charcuterie artisanale depuis 1999 ».

Dissimuler ces ingrédients que les clients ne doivent pas voir

Lors de notre enquête, nous avons pu consulter des dizaines d’étiquettes, grâce d’une part à la collaboration d’un certain nombre de clients, d’autre part aux photos publiées sur les comptes officiels Instagram, Facebook et Twitter de la boutique.

Sur la photo suivante, tirée du compte Instagram du Fermier des Vosges, on constate que les étiquettes des saucissons différent de celles fournies par Les Salaisons du Mont-Blanc (Bigard).

Voyons cela de plus près avec l’image ci-dessous :
– en haut, les saucissons avec l’étiquette d’origine de Bigard,
– en bas, les mêmes saucissons maquillés par Mourad Ouali.

Les informations légales et obligatoires ont disparu au profit d’une étiquette qui ne permet pas aux clients de la boutique de savoir ce qu’ils mangent. Une erreur ? Assurément non.

Les ingrédients ont été volontairement supprimés, à l’exception des quelques produits dont la composition laisse penser qu’ils sortent tout droit d’un petit atelier artisanal.

C’est le cas de la pancetta de bœuf, de la Cecina de León ou encore de la bresaola de bœuf Black Angus. Mais pas du jambon de bœuf braisé, à la composition bien trop chargée pour figurer sur l’étiquette (voir la capture d’écran plus bas). Il convenait d’éviter de mettre la puce à l’oreille d’éventuels clients avertis.

Et pour cause, un coup d’oeil à ce que contient par exemple la bûche du volailler aurait très rapidement permis de lever le lièvre : « lactose, dextrose, antioxydants : érythrobate de sodium (E316), ascorbate de sodium (E301), huile de tournesol, sirop de glucose, dextrose, sucre. Conservateurs : nitrate de potassium (E252) ».

La liste des ingrédients du blanc de poulet braisé aurait pu également immédiatement susciter la suspicion : « blanc de poulet (50 %), eau, fécule, sel, stabilisants (E451, E407, E415, E410), sucre, arômes, arôme de fumée, antioxydant (E316), conservateur (E250) ».

A peu de choses près, tout est à l’avenant.

Il nous faut préciser que l’ajout des ingrédients sur le site Internet, telle que la capture d’écran ci-dessus le montre, fait suite à nos révélations. Tant qu’il a été possible de les dissimuler, ils ont été dissimulés.

Le cas du bacon de veau fumé est à ce titre significatif : « viandes de veau (93 %), dextrose, sel, protéines de blé stabilisants : di-, tri- et polyphosphates gélifiants : carraghénanes, farine de caroube et xanthane, épices, antioxydant : ascorbate de sodium, érythorbate de sodium, arômes (dont lait et lactose), acidifiant : lactate de potassium, conservateur : sel nitrité, sel de Guérande (0,4 %), sirop de glucose. arômes de fumée ».

Une telle composition aurait nécessairement interpellé plus d’un client : la seule présence de certains additifs — nitrites et nitrates, di-, tri- et autres polyphosphates — dont la dangerosité n’est plus à démontrer, suffisait à découvrir le pot aux roses.

Les produits ont toujours été industriels

Nous avons interviewé Abdelhak Atoui et Mourad Ouali, respectivement pendant trois et quatre heures. Tous deux ont tenté de nous convaincre, en vain, de la qualité artisanale de leur charcuterie. La manœuvre consista essentiellement à focaliser notre attention sur les saucissons.

Concédant chacun peu ou prou, pour des raisons différentes, que tous les autres produits — au nombre de quarante-six — n’étaient pas fabriqués à la ferme, les associés s’échinèrent à nous persuader que ces saucissons étaient l’exception, car de facture artisanale : ils auraient été les premiers temps élaborés par l’éleveur lui-même, jusqu’à ce qu’un souci de santé affecte Abdelhak Atoui et contraigne le duo à sous-traiter leur production, devions-nous croire.

Mourad Ouali livrera une version toute différente : cette sous-traitance s’explique par une augmentation des ventes et donc de la demande. Confier le façonnage des saucissons aux Salaisons du Mont-Blanc aurait ainsi permis « de produire des volumes qu'[ils n’arrivaient] plus à produire à la ferme », écrira-t-il en réponse à un message privé sur Instagram et rendu publique par une influenceuse partenaire.

Tout cela est faux, comme nous permet de le constater la capture d’écran suivante tirée du compte Facebook de la boucherie Le Carré bio, dont Mourad Ouali fut le patron. Explications.

Si l’on en croit Abdelhak Atoui, la fabrication des saucissons a cessé à la ferme aux alentours de l’un des deux aïds. Autrement dit, entre l’ouverture de la boutique en ligne début février 2021 et le 13 mai 2021, date de l’aïd al-fitr, ou le 20 juillet, celle de l’aïd al-adha, tous les saucissons étaient artisanaux et fabriqués à Fresse-sur-Moselle par le fermier lui-même.

Observons plutôt la date à laquelle cette photo a été publiée : le 22 septembre 2020. Soit environ quatre mois et demi avant les premières commandes online, quand la boutique en ligne n’existait pas encore.

Proposer à la vente les saucissons Bigard (Salaisons du Mont-Blanc) est un choix délibéré et arrêté avant même que le site marchand ne soit lancé et opérationnel. Le recours à la charcuterie industrielle a été et demeure au cœur même de la stratégie de Mourad Ouali. Il n’est ni un accident ni un pis-aller.

Il faut le redire : grossiste en viande, Mourad Ouali s’est associé avec Abdelhak Atoui, partenaire consentant, pour pouvoir écouler des produits industriels et prétendument halal, vendus par ailleurs à des bouchers, peu regardants. Pierre angulaire de cette entreprise peu orthodoxe, l’image du petit fermier devait convaincre les consommateurs musulmans de casser leur tirelire pour acheter cette charcuterie, qu’ils pensaient artisanale, saine et bien entendu… halal ; point qui fera l’objet du troisième volet de notre enquête.

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3 Commentaires

  1. Si les faits sont avérés c’est très grave ! Une vraie arnaque. Quand je pense que la France a les moyens d être un leader mondial du halal. A la place le consommateur est à la merci de ces profiteurs…

  2. J ai toujours eu une aversion naturelle à manger et donc acheter tout ce qui ressemble au « KHANZIR » donc style jambon charcuterie et même dans une certaine mesure mais moins les merguez truffées de déchets de viandes et colorants qui cachent les odeurs et couleurs peu ragoutantes bref éloignz-vous des saucissons salami plat cuit avec viande soit disant pure et halal etc…

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