Halal : comment les polémiques islamophobes ont ouvert un boulevard à la Pologne

Dans la même catégorie

Halal, bien-manger, gentrification des banlieues, racisme ou encore identité française. La polémique entre la chaîne de fast-food Master Poulet et le maire de Saint-Ouen Karim Bouamrane a saturé l’espace médiatique ces dernières semaines.

Au-delà des récupérations politiciennes et des indignations à géométrie variable selon qu’une problématique concerne ou non des populations racisées et, de surcroît, musulmanes, une question est largement passée inaperçue : pourquoi une part croissante du poulet consommé en France, notamment halal, est importée ?

Le grand décrochage de la filière avicole française

Au fil des débats, un argument est revenu avec insistance : les enseignes de restauration rapide comme Master Poulet, Tasty Crousty et autres Chicken Street s’approvisionneraient en poulets étrangers plutôt qu’en poulets français. Des poulets venus notamment d’Europe de l’Est, principalement de Pologne. Une situation régulièrement dénoncée par les défenseurs de la souveraineté alimentaire.

Depuis plusieurs années, responsables politiques, syndicats agricoles et organisations professionnelles alertent sur l’explosion des importations de volailles. Selon la filière avicole, plus d’un poulet consommé sur deux en France est désormais importé. Dans certains segments de la restauration hors domicile, la proportion atteindrait même 70 à 80 %.

Dès 2020, l’interprofession ANVOL lançait son plan national Pacte ambition 2025 avec une promesse : reconquérir le marché intérieur et freiner la progression des importations. Six ans plus tard, non seulement l’objectif n’a pas été atteint, mais la dépendance française aux importations s’est encore aggravée.

Filière avicole française : ce que disent les chiffres

En 2025 :
— 52,4 % des poulets consommés en France sont importés ;
— le taux d’autosuffisance est tombé à 67 % ;
— les importations ont encore progressé de +9,5 % sur un an.

Face à ce que l’ANVOL qualifie elle-même de « déferlement de poulets » importés, l’interprofession a considérablement revu ses besoins : alors qu’elle estimait en 2020 que 400 nouveaux poulaillers suffiraient à l’horizon 2030, elle considère désormais qu’il en faudra 2 200 d’ici 2035.

Coûts de production plus faibles en Europe de l’Est, concurrence jugée déloyale, normes différentes, désindustrialisation de l’appareil productif français, sont autant de facteurs qui expliquent la situation actuelle.

Reste un angle mort : les conséquences des polémiques politiques autour du halal, dans les années 2011-2012, sur la filière viande.

Le tournant de 2011

À la fin de l’année 2011, le halal s’est déjà imposé comme un thème récurrent du débat public. Il est alors plus question de communautarisme et d’islamisation que de consommation, de traçabilité ou de bien-être animal.

Depuis plusieurs mois, Marine Le Pen multiplie les attaques contre l’abattage rituel et l’alimentation halal, dans la continuité notamment de la controverse autour des restaurants Quick halal.

La droite parlementaire n’est pas en reste : entre propositions de loi déposées puis retirées, manoeuvres politiques et déclarations opportunistes, l’abattage rituel devient un marqueur commode dans la séquence préélectorale.

C’est dans ce contexte de suspicion que le gouvernement de François Fillon publie, le 28 décembre 2011, décret n° 2011-2006, qui impose à partir du 1er juillet 2012 une autorisation préfectorale aux abattoirs pratiquant l’abattage rituel.

Censé encadrer l’abattage halal et casher, ce texte fut rapidement détourné de son objet initial : dans les faits, il servit à pousser nombre d’abattoirs français vers la généralisation de l’assommage et de l’électronarcose. Les établissements souhaitant maintenir l’abattage rituel sans étourdissement s’exposaient à la perte de l’agrément indispensable à leur activité halal. Face aux entraves croissantes, plusieurs abattoirs préférèrent renoncer à cette pratique.

Dès 2012, plusieurs acteurs du secteur alertent sur les conséquences du décret. Dans un communiqué de presse, l’organisme de certification et de contrôle halal AVS estime que « les conditions draconiennes imposées par ce texte […] finissent par dissuader les quelques abattoirs français qui respectaient l’abattage rituel sans assommage ».

Plus loin, l’organisme affirme que « plusieurs autres abattoirs qui pratiquaient jusqu’alors l’abattage sans assommage ont décidé de généraliser l’assommage ». Nombre de leurs partenaires durent trouver de nouveaux fournisseurs. A l’étranger.

Parmi les pays qui allaient profiter de cette réorientation des approvisionnements, la Pologne occupe une place particulière. Aux entrepreneurs du halal en quête de volumes, de régularité et d’abattoirs ouverts à l’abattage rituel sans étourdissement, les industriels polonais ont offert ce qu’ils trouvaient de moins en moins en France : une filière disponible, stable et compatible avec leurs cahiers des charges.

La rencontre de deux mondes

Longtemps sous-estimés, regardés avec méfiance ou condescendance par l’industrie française de la viande, les professionnels du halal et les industriels d’Europe de l’Est se sont découvert des intérêts communs.

La rencontre entre ces deux mondes devait profondément transformer les circuits d’approvisionnement du marché halal et redessiner une partie du commerce européen de la viande.

La Pologne allait devenir en quelques années le premier fournisseur de viande de poulet de la France. En 2023, elle représentait à elle seule 29 % des importations françaises de viande de volailles, devant la Belgique (24 %). Ses exportations vers la France ont été multipliées par près de dix depuis 2010.

Interrogé par Al-Kanz, un grossiste français devenu producteur en Pologne et importateur raconte : « A l’époque, je faisais le tour des abattoirs français pour avoir de la viande locale, boeuf et poulet. Nous étions déjà pris de haut et pas pris au sérieux. Nos interlocuteurs estimaient que les entrepreneurs musulmans n’avaient ni la maturité ni les épaules pour porter de gros business. Après ce décret, tout s’est accéléré. Il est devenu beaucoup plus compliqué de faire du halal en France. Là où certains acteurs français nous regardaient avec condescendance, des industriels polonais ont vu des partenaires et des opportunités de croissance. Chacun y trouvait son intérêt. »

« Ce décret a jeté bien des entrepreneurs du halal dans les bras de la Pologne, mais aussi de la Roumanie ou de l’Espagne, au détriment de la filière française », abonde Moussa Mégaïdès, directeur pendant près de vingt ans de l’abattoir de volaille halal Laguillaumie, à Appoigny, près d’Auxerre.

Cette bascule allait prendre une ampleur nouvelle avec l’essor de la restauration rapide halal. Les besoins en volaille découpée, calibrée et livrée en volumes réguliers ont explosé ; faute d’avoir su retenir les entrepreneurs du halal, la filière française regarde aujourd’hui une partie de cette croissance lui échapper, au profit des abattoirs, des usines et des circuits logistiques d’autres pays européens.

Quinze ans plus tard, les mêmes qui ont alimenté la défiance autour du halal découvrent les vertus du patriotisme économique, effarés désormais de voir les poulets étrangers envahir les assiettes françaises.

Au moment même où la Pologne faisait du halal une opportunité économique, la France en faisait un problème politique.



Article publié mardi 2 juin 2026, mis à jour mercredi 3 août 2026

Vous trouvez cet article utile ? Soutenez Al-Kanz.

Rechercher, vérifier, recouper les sources et produire une information de qualité demande du temps et des moyens.

Faire vivre une information de qualité est une responsabilité collective. En soutenant Al-Kanz, vous contribuez à une information exigeante, utile et accessible à tous.

- Publicité -spot_img

Plus d'articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Publicité -Ethic Village Djerba — villas avec piscine privée à Djerba

Derniers articles